Publicité
Stina Bécherel !
Il y a de ces diamants que nous ne savons pas voir, bien qu?ils parsèment nos routes et sentiers de chaque jour. Et puis, vient quelqu?un qui dessille nos yeux et nous permet de découvrir et surtout d?admirer ce qui nous était jadis imperceptible. C?est le précieux service que nous rend aujourd?hui le Blue Penny Museum d?Alain Huron et de la Mauritius Commerial Bank, en rassemblant, dans sa salle réservée aux expositions ponctuelles, la plus intéressante collection qui soit des chef-d??uvre d?une artiste mauriciano-suédoise jamais assez connue et jamais assez honorée, Stina Spangenberg-Bécherel.
Impressionnant ! C?est le terme qui vient tout de suite à l?esprit quand on déambule d?une ?uvre à l?autre de cette artiste, pleine de finesse, de sensibilité et de mysticisme. Il ne nous faut pas alors grand-chose pour nous imaginer ébahis et muets d?admiration, en train de visiter un des plus beaux musées d?art moderne au monde. On a du mal à concevoir qu?une ?uvre, ayant à coup sûr sa place dans les galeries d?art les plus sélectes au monde, ait été ainsi conçue et réalisée, ici. Et c?est tout à l?honneur du Blue Penny Museum d?avoir investi autant d?argent, d?énergie et de dévotion à la mise en place d?une telle rétrospective. Elle rehausse à coup sûr le niveau esthétique de la partie artistique du patrimoine mauricien. Elle fait ?uvre d?utilité publique.
La rétrospective « Stina ou la réalité sublimée » (du 9 juin au 6 août) est surtout habilement conçue pour montrer aux visiteurs successivement le « surréalisme » de cette artiste aussi talentueuse que sensible, aussi douée que profonde, sa sublimation réussie de la nature environnante et ses obsessions mauriciennes qui teintent d?« exotisme » tropicale une incessante interrogation scandinave sur le sens de la vie et de tout ce qui existe ici-bas.
Cette division du talent et de la démarche autant picturale que métaphysique de notre artiste n?est pas de trop. Le visiteur ne doit toutefois pas s?étonner de revoir dans n?importe quelle toile, des éléments propres à chaque catégorisation qu?elle soit située à l?entrée ou à la sortie de l?exposition. La faute n?en revient pas à ceux qui ont été chargés d?aligner ces chefs-d??uvre, les uns après les autres avec un minimum de perspective et de logique. Mais Stina Bécherel met trop d?elle-même et de son âme dans chacune de ses toiles pour que nous n?y revoyions pas des rappels incessants et multiples de son univers onirique.
Surréaliste et symboliste, Stina Bécherel l?est jusqu?au bout des doigts, jusqu?au bout de son pinceau qu?elle choisit volontairement parmi les plus fins et les plus subtils afin de mieux épouser les mystérieuses et élégantes ondulations de son âme tourmentée, se cherchant sans cesse et jamais au repos car toujours en quête d?inaccessibles horizons mystiques. Elle s?empare avec respect et dévotion de la réalité que voient ses yeux de chair, mais c?est pour mieux transcrire sur la toile, le plus finement possible, avec un luxe minutieux de détails et de précisions, un monde intérieur qu?elle est la seule à voir et à comprendre. Ce monde surréaliste qu?elle peint avec tant de ferveur ne nous est pas immédiatement accessible. L?artiste nous invite silencieusement à le regarder, à le parcourir des yeux, à s?attarder sur ses moindres détails, à nous interroger sur le pourquoi de sa manière de les peindre jusqu?à ce que nous commencions à percevoir et à recevoir le message transmis et qui nous parvient au-delà du réel.
Tropicaliser ses « rêve-alités »
La nature est forcément présente dans l??uvre d?une artiste partant de son environnement immédiat pour explorer les profondeurs des mystères de l?existence et du néant. On peut compter sur elle pour « tropicaliser » ses « rêve-alités » ou encore ses « rêvalizés » pour reprendre l?heureux néologisme de Maurice Rault, bref de mauricianiser les rêves et aspirations de son adolescence suédoise mais déjà teintée de mystère marocain.
Dans le troisième volet de sa rétrospective, le Blue Penny Museum rassemble des compositions également oniriques mais faisant la part plus grande à des symboles mauriciens aussi significatifs que notre Corps-de-Garde, notre Morne Brabant, nos s?urs mauriciennes, âmes de tant de foyers où règnent l?harmonie et la paix des c?urs, le chien, ce compagnon indéfectible, lassant même à force d?attachement, nos palmes chanteuses de berceuse, notre ciel sur lequel nos nuages transcrivent notre destinée.
Mais qu?on s?arrête devant les ?uvres « au-delà du réel » ou celles de la « nature encensée » ou encore de la coexistence pacifique et fraternelle mauricienne, Stina Spangenberg-Bécherel nous tend toujours la main et nous entraîne dans ses errances vertigineuses. Elle nous emporte au pays moyenâgeux des Bruegel et des Hieronymus Bosch. Elle nous emporte dans l?infini des créations de Léonore Fini ou encore dans les stries de Jean Carzou. Elle nous replonge dans une réalité sublimée car redevenue philosophique et même métaphysique avec les poses nonchalantes mais hiératiques du Gauguin de Tahiti ou encore avec l?hyperréalisme de Frida Kahlo, l?épouse-martyre de Diego Rivera.
Attendons-nous à perdre nos repères. Ses toiles ne répondent, bien sûr, à aucune consigne classique. Oublions surtout les lois de la perspective ou celle des trois unités de temps, de lieu et d?action. Ses toiles vont tous azimuts. Les détails se superposent. S?étagent même. Chacun d?entre eux a son importance, frisant parfois l?outrage à magistrature, tels ses juges jouant aux dés la culpabilité ou l?innocence d?un prévenu. Les références sont multiples, aussi bien égyptiennes et pharaoniques que scandinaves et ésotériques. Ne nous étonnons surtout pas si Peer Gynt danse le séga en se laissant aller au rythme effréné de notre Ti-Frère national.
Suivons son exemple et laissons-nous emporter à l?intérieur des rêves et autres obsessions sublimées picturalement de notre grande s?ur Stina Spangenberg-Bécherel, en allant contempler, le plus souvent possible, ses chefs-d??uvre harmonieusement réunis.
Publicité
Publicité
Les plus récents