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Stiglitz : Il faut réformer la mondialisation

21 janvier 2004, 20:00

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<B>Vous êtes intervenu, lundi 19 janvier, au Forum social des altermondialistes à Mumbai. Cela signifie-t-il que vous soutenez ce mouvement ?</B>

Le Forum social est un événement très positif. Le monde a beaucoup souffert de cette idée selon laquelle il n?y aurait qu?une seule façon d?obtenir la croissance économique, de se développer, qu?une seule façon d?organiser la société et l?économie. Les discussions ici essaient, au contraire, de montrer qu?il existe plusieurs voies et aussi une multiplicité d?objectifs. Elles montrent à quel point la focalisation sur la croissance est excessive.

Je crois que je peux aider dans ce contexte, car il faut réformer la mondialisation. Le processus du Forum peut utilement y contribuer. Les 100 000 participants vont retourner chez eux et, à travers leurs réseaux, faire progresser un certain nombre d?idées. Une société civile mondiale est en train de se construire, elle a déjà un impact. Par son interpellation des institutions, son travail d?analyse, elle a accéléré, par exemple, la prise de conscience du lien entre la globalisation et la croissance des inégalités.

<B>Les altermondialistes font une analyse entièrement noire de la mondialisation, en particulier pour les pays émergents ou en développement. Est-ce que vous la partagez ?</B>

La réalité est beaucoup plus complexe. Des pays comme l?Inde montrent comment, d?une part, la mondialisation peut être un formidable vecteur de croissance et, d?autre part, laisser une grande partie de la population sur le bord du chemin. Depuis vingt ans, beaucoup de gens ont souffert du processus de libéralisation. Beaucoup plus encore n?ont tout simplement pas vu leur vie changer, alors qu?un monde meilleur leur avait été promis. Et ils s?interrogent car, alors que la priorité absolue était la croissance économique au détriment de considérations sociales ou politiques, cet objectif même n?a pas été atteint.

L?autre critique qui est faite repose sur le déficit de démocratie, de participation auquel conduit la mondialisation dans les prises de décision au niveau international. C?est très important, car seul un processus de décision ouvert à différentes perspectives, différentes préoccupations peut conduire à un modèle de démocratie durable. Au lieu de cela, nous n?avons au sommet des institutions internationales que des technocrates, des ministres des finances et du commerce, des banquiers centraux.

<B>La mondialisation repose-t-elle sur une volonté impérialiste des Etats-Unis, comme cela est vivement dénoncé ici ?</B>

Le concept d?impérialisme est très vaste. S?il s?agit de dire que nous sommes entrés, en référence au XIXe siècle, dans une forme de colonialisme, je dis non. En revanche, il est certain que les Etats-Unis usent de leur suprématie économique et militaire pour orienter le monde au service de leurs intérêts et au détriment des autres pays.

C?est d?autant plus vrai depuis l?élection de George Bush. Le président parle beaucoup de démocratie. Mais l?unilatéralisme n?est pas compatible avec la démocratie, et cela pose un vrai problème dont nous avons des exemples à travers le fonctionnement d?institutions comme le Fonds monétaire international ou l?Organisation mondiale du commerce.

<B>Il existe au moins trois revendications sur lesquelles les altermondialistes sont d?accord : l?annulation de la dette des pays pauvres, l?introduction d?une taxe globale pour financer le développement et l?arrêt des privatisations des services publics. Qu?en pensez-vous ?</B>

Sur le premier point, il devient de plus en plus évident que les différents mécanismes de réduction ou d?annulation de dette sont insuffisants. Le cas irakien peut certainement faire évoluer la situation en créant une sorte de jurisprudence. S?il est reconnu que les Irakiens n?ont pas à payer pour les dettes accumulées par Saddam Hussein, alors beaucoup de pays pourront aussi faire valoir qu?ils n?ont pas à assumer la politique passée de leurs despotes, qu?ils n?ont pas à honorer ces dettes ?odieuses?.

Sur le second point, il me semble aussi indispensable de trouver une source de financement au niveau mondial non seulement pour avoir des ressources en faveur du développement, mais aussi pour préserver les biens publics mondiaux comme l?environnement, la santé... Il existe différentes propositions sur la table. La taxe Tobin a au moins une vertu que devrait avoir tout impôt. Elle taxerait quelque chose de nocif : les flux de capitaux à court terme qui contribuent à la volatilité de l?économie mondiale. Mais, à vrai dire, je ne sais pas comment il serait possible de la mettre en ?uvre.

Enfin, sur les privatisations, l?expérience montre quelques succès et beaucoup d?échecs. En Amérique latine, nous avons constaté que les privatisations n?avaient rien apporté quand les services publics fonctionnaient bien, mais qu?en revanche, dans les entreprises déficitaires, l?intervention du secteur privé avait plutôt amélioré les choses. Le problème est évidemment que les gouvernements veulent toujours privatiser ce qui marche bien car ils sont sûrs alors de pouvoir vendre.

L?eau est notamment un secteur où les privatisations ont la plupart du temps échoué car il est très difficile d?introduire de la concurrence dans un secteur de cette nature. Les privatisations ont ainsi consisté à remplacer le monopole public par un monopole privé. Sans aucun gain pour les populations.

© Le Monde News Service par Laurence CARAMEL

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