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Sourires et grincements

19 décembre 2004, 00:00

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La photo de famille est incomplète. Il y manque un membre sur trois. Leela Dookun-Luchoomun est intronisée au conseil des ministres dans la quasi-indifférence de ses collègues. Vous parlez d?un sacre de la femme au parlement?

Ses camarades étaient occupés avec les sollicitations sociales de fin d?année. Ils n?attachent pas la même importance que le Premier ministre, Paul Bérenger, au symbolisme du remaniement qui vient d?installer Leela Dookun-Luchoomun dans le fauteuil du ministre des Arts et de la Culture. D?autres, comme Pravind Jugnauth, leader du MSM, étaient souffrants.

Prise au deuxième degré, la photo de famille saisie jeudi après-midi au château du Réduit, peut révéler une tout autre histoire. Elle peut laisser entrevoir un esprit de fronde.

Atteints dans leur orgueil de militant

Quand est tombée la nouvelle du remaniement, mardi, à la suite de la démission du ministre de la Pêche de Sylvio Michel, ça a jasé ferme. Surtout dans la basse-cour MMM. Bien entendu, personne n?ose s?exposer. Au nom d?une certaine discipline de parti qui demeure malgré des signes d?effritement. Mais aussi par calcul. On est à un an des élections et il ne faut pas brûler ses chances. On n?est pas content, certes, mais pas au point de claquer la porte.

Certains mauves sont surtout atteints dans leur orgueil de militant. Le fauteuil de Michel aurait dû leur revenir, disent-ils en se lançant dans une explication mathématique. À l?origine, le MSM et le MMM devaient chacun contrôler douze fauteuils, sauf celui du Premier ministre qui allait alterner entre les deux partis.

Le ministre MSM du Logement, Mookeshwar Choonee, s?enlise dans une affaire de corruption. Il est mis en congé, le temps de l?enquête. Mais avant de partir, il obtient la promesse de sa réintégration s?il est blanchi. Le rapport de force est alors de 12/11 en faveur du MMM.

Le MSM Prithiviraj Putten est promu ministre des Administrations régionales pour rééquilibrer. C?est le retour à l?équité. Sir Anerood Jugnauth devient président et Paul Bérenger, Premier ministre. Nouveau déséquilibre, cette fois en faveur du MSM. Choonee revient. Ce déséquilibre s?accentue : 13/11 pour le MSM. Sur ce, Sylvio Michel s?en va. Les mauves croient pouvoir en profiter pour rétablir l?équilibre. Ils déchantent très vite.

Le député MSM Gérard Paya fait entendre la première voix discordante. Il rappelle que le siège de Michel provient du « quota » MSM. Le remplaçant devra donc être MSM. Paya venait de dire tout haut ce que de nombreux membres du MSM pensaient tout bas. Pour la forme, toutefois, il se fait gronder pour sa grande gueule. Jeudi à Réduit, ils étaient plus d?un ses camarades de parti à se féliciter de sa sortie à l?apparence intempestive.

Les parrains de l?alliance MSM-MMM voient une autre opportunité dans le départ de Michel. Celle de colmater la fissure qui se dessinait au sein du parti. Anil Baichoo et ses camarades s?étaient calmés mais ils les soupçonnent d?être encore sensibles aux appels de pieds du Parti travailliste. Selon plusieurs sources dans le milieu gouvernemental, les plus hautes sphères du MSM se seraient mêlées de l?affaire.

Le leader du MMM se serait à son tour laissé convaincre. Il tente d?atteindre le double objectif de rassurer le MSM et les courants qu?il représente, tout honorant l?engagement pris de placer plus de femmes aux commandes. C?est ainsi que Leela Dookun- Luchoomun est promue ministre à la place de Françoise Labelle, la prétendante la plus sérieuse au poste. Le cabinet reste déséquilibré avec treize ministres MSM, onze ministres MMM, excluant le Premier ministre.

La frustration est plus personnelle chez certains élus. On peut imaginer la déception de Françoise Labelle dont le nom a été cité jusqu?à la dernière minute. Devant se contenter du poste de Private Parliamentary Secretary (PPS), elle fait contre mauvaise fortune bon c?ur. Elle se confond en remerciements à l?égard du Premier ministre et félicite celle qui l?a coiffé au poteau. Mais à Réduit, elle n?arrive pas tout à fait à cacher sa déception.

« Bérenger voulait promouvoir une femme »

Paul Bérenger avait eu quelque mal à faire accepter Labelle comme remplaçante de Michel à son parti. La proposition avait rencontré une certaine opposition. « Mais Bérenger voulait promouvoir une femme. Le voilà pris à son propre piège », relève un membre du MMM.

Deux autres noms avaient été mentionnés avec insistance. L?un d?eux était Jean-Claude Barbier, ancien Lord-maire et député de Port-Louis. Ces derniers temps, il s?était beaucoup appliqué pour désamorcer les tensions impliquant des pêcheurs de la région portlouisienne. C?est dire qu?il s?était un peu positionné. Ses proches le disent profondément déçu. Mais le député lui-même se mure dans un « no comment » laconique quand il est invité à livrer ses états d?âme.

Réaction similaire chez le Chief Whip du gouvernement, José Arunasalom. Le nom de cet ancien ministre du Tourism est un des premiers à être prononcés à chaque fois que le gouvernement a procédé à un remaniement. À chaque fois, la déception a été au rendez-vous. José Arunasalom, lui, ne laisse rien entrevoir et rappelle qu?il ne fait pas la politique dans le seul but de devenir ministre. Mais ses proches disent qu?il lui arrive de céder à l?amertume?

Maurice Allet, le leader du PMSD, a aussi cru à une promotion. Ses proches affirment qu?une certaine fébrilité l?a habité durant toute la journée de mardi jusqu?à ce que la nouvelle tombe. La déception a chassé tout autre sentiment. Allet aurait fermement cru, qu?à l?exemple de Sylvio Michel, son statut de leader d?un parti, aussi petit soit-il, lui valait bien un poste de PPS au moins. Mais il n?en a été rien.

Allet rappelle qu?en 2000, le PMSD n?avait pas négocié grand-chose avec le MMM, si ce n?est la garantie d?aller ensemble aux élections. Ses dirigeants ont néanmoins eu des postes de responsabilité, notamment au Casino de Maurice, au conseil d?administration de la Banque centrale et à la Mauritius Housing Company. Depuis mardi, Allet a fait taire sa déception et déclare se concentrer sur les prochaines législatives. Il pense pouvoir se rattraper. Quant à l?appel de réunification lancé à maintes reprises par le leader du PTr, la dernière fois lors d?un dîner offert en l?honneur de Sonia Gandhi, il est tombé, paraît-il, dans l?oreille d?un sourd.

Mais le plus surprenant pour certains militants a été le « sacrifice » du PPS, Éric Guimbeau. Celui-ci cède sa place à Labelle. Officiellement, cette rétrogradation aurait eu lieu à sa demande. D?autres, au sein de l?alliance, affirment qu?il n?en est rien. Il a dû faire de la place à son camarade de parti, Labelle. Guimbeau, lui, s?est mis hors contact. Officiellement, il a pris quelques jours de congé pour s?occuper de sa famille.

Reste ce que certains de ses camarades de parti qualifient comme « l?obsession » de Bérenger à promouvoir des femmes. Cette obsession est venue de l?année passée à la présidence de la Southern African Development Community. En 1997, les états membres de cette organisation s?étaient engagés à augmenter la représentativité féminine au niveau des instances politiques de 30 % d?ici 2005. Maurice est l?un des pays à avoir le moins réussi sur ce front. Le gouvernement n?est arrivé qu?à une représentativité de 6,5 %.

Avec ce remaniement, le pourcentage de femmes au Conseil des ministres a certes doublé. Mais le nombre de femmes parlementaires reste le même. Pour se rapprocher de la barre fixée par la SADC, c?est lors des législatives qu?il aurait fallu agir. Le remaniement n?a aucun sens, aujourd?hui.

« Bérenger voulait promouvoir une femme. Le voilà pris à son propre piège »

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