Publicité

Sonia Gandhi entre destinée et dynastie

22 mai 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Qu?on l?aborde par un bout, en Italie, son pays natal, ou par un autre, avec sa nomination comme présidente du parti du Congrès indien en 1998, la vie de Sonia Gandhi est celle d?une histoire d?amour formidable, tragique et atypique et d?une grande aventure politique. La jeune italienne du village d?Orbassano a coupé les ponts avec son passé pour suivre celui qui l?a séduite dans un restaurant de Cambridge en 1965. Ce jour-là, elle a rencontré un destin étrange et puissant.

Plongée dans le tourbillon d?une dynastie, celle des Nehru-Gandhi, la petite Maino est devenue Gandhi en 1968, puis Indienne, dans l?ombre d?une belle-mère de légende, perdant son identité latine pour embrasser beaucoup plus qu?une culture, une odyssée universelle.

Sonia a donné deux enfants à Rajiv Gandhi, leader avant elle du Congrès jusqu?en 1991. Aujourd?hui, alors qu?elle cède sa place de futur Premier ministre à un politicien de métier, son fils Rahul et sa fille Priyanka sont déjà attendus en politique par le parti, pour continuer l?épopée indienne, comme le clan Kennedy a tracé un sillon dans l?histoire démocratique américaine.

Alors que l?Italie n?a jamais connu de femme Premier ministre, alors que cette catholique affirmait préférer divorcer plutôt que de voir son mari entrer en politique, Sonia Gandhi a choisi cette semaine la voix de la sagesse plutôt qu?un rendez-vous incertain avec un peuple dont la majorité lui était acquise.

Est-elle seule ? Sa mère est rentrée en Italie après la campagne. Son père est mort depuis longtemps. Si elle n?a pas eu le vertige devant cette tâche gigantesque, c?est qu?elle était certainement guidée par une force spirituelle, celle des Gandhi, et qu?elle n?a peut-être désormais plus peur de la mort. Son histoire de jeunesse s?est peu à peu transcendée en un amour vaste pour l?Inde et la destinée du pays, quitte à faire le sacrifice suprême, preuve qu?on peut devenir ce qu?on aime. Sonia Gandhi a choisi d'être une Indienne, guidée par son c?ur.

La force et le talon d?achille de son parti

« Ceux qui questionnent mon patriotisme devraient démontrer quand, depuis que je suis devenue la belle-fille d?Indira, je n?ai pas respecté les traditions indiennes, et quelles valeurs fondamentales séculaires de la famille indienne je n?ai pas adopté. » À 57 ans, celle qui est en même temps la force et le talon d?Achille de son parti, une Italienne qui a adopté la nationalité indienne en 1983, répond aux attaques sur ses origines. La veuve de Rajiv a redonné au centenaire Parti du Congrès le pouvoir après six années passées dans l?opposition. Malgré les arguments nationalistes, la petite fille d?Orbassano inscrit son action dans la continuité.

De fait, Sonia est la cinquième dans cette famille à prendre le contrôle du Congrès après Motilal Nehru, Jawa-harlal Nehru, Indira Gandhi, assassinée en 1984 par ses gardes du corps sikhs, et Rajiv Gandhi. Elle est aussi la troisième femme et la huitième personne d?origine étrangère à accéder à ce poste, s?il fallait une preuve d?une ouverture démocratique bien réelle dans la Grande péninsule.

En Italie, dans la rue qui porte le nom de son défunt mari, aucun signe ni banderole. La modeste maison de la famille Maino, où vivent encore sa mère et sa s?ur, n?arbore pas de fanion ou de lampions multicolores. Des voisins à qui un journaliste britannique pose des questions sur Sonia Gandhi, répondent

« Sonia qui ? ». Il faut dire que la petite Maino est partie depuis des lustres. En 1965, cette fille d?un entrepreneur de la classe moyenne rencontre Rajiv Gandhi en Angleterre et visite Delhi pour la première fois en 1968. « Mon père m?avait donné un billet retour, mais Delhi est le lieu de ma seconde naissance, et le billet, comme mon passé, se sont perdus en cours de route. » Sonia Maino épouse alors ce futur pilote

d?Indian Airlines et lui demandera en 1984, de ne pas suivre les traces de sa mère. Sur son époux, tué sept ans plus tard par une bombe humaine des Tigres de libération de l?Eelam tamoul sri lankais, elle écrira deux ouvrages, Rajiv et Rajiv?s World.

Après la mort de Rajiv, Sonia Gandhi ne fait que peu d?apparitions publiques. Malgré ses appels pressant à la justice indienne, qu?elle accuse de traîner la patte dans l?affaire concernant la mort de son mari, elle se fait très discrète. Mais le Congrès, qui est à la recherche d?un leader charismatique, ne se lasse pas de lui lancer des appels. Elle accepte finalement et devient en 1998 présidente de l?Indian National Congress et leader du Congress Parliamentary Party. Dès lors, ses nombreux déplacements à l?intérieur du pays lui permettent de gagner la sympathie des gens de la campagne, et ce malgré son accent étranger. Récemment encore, une paysanne de l?Uttar Pradesh s?étonnait de la polémique faite autour de ses origines. « Une Italienne ? Ca veut dire quoi ? Je ne suis jamais sortie de mon village et pour moi, un Indien du Sud m?est tout aussi étranger que Sonia Gandhi? »

« Sonia qui ? », disent les habitants de son village natal, à 80 kilomètres de Turin. L?Inde donne aujourd?hui l?exemple d?une infime tolérance alors qu?en Italie, on utilise encore le vieux dicton : « Marie-toi dans ton pays, si possible dans ta ville et même dans ta rue? ».

À Orbassano, alors que les ennemis politiques indiens de Sonia Gandhi prétendaient que « L?Italienne » y possède des richesses, le maire explique que la seule affaire appartenant aux Maino est la boutique d?Alexandra, la s?ur de Sonia. On y vend des choses banales, bibelots, cosmétiques et autres essences de plantes. Du côté de son ancienne école, à Giaveno, une camarade se souvient d?une jeune fille « travailleuse, intelligente et douée d?une belle voix ». Enfin, un ancien employé de Fiat évoque une certaine Sonia avec laquelle il allait danser, « la plus jolie fille d?Orbassano ».

« Une Italienne aux manettes »

Au niveau des médias italiens, la ferveur est plus importante ces derniers jours. On évoquait lundi dernier « une Gandhi italienne aux manettes en Inde ». Plus loin, on rappelle que la fille du pays a fait un mariage d?amour avant d?embrasser la culture indienne et de porter le sari, d?apprendre l?hindi et la cuisine traditionnelle? Sonia Gandhi est bien loin de l?Italie. Elle appartient à l?histoire, de l?Inde et de la démocratie, celle d?une dynastie dont elle sonne le retour, même si elle a finalement choisi de ne pas se jeter en pâture dans l?arène.

À l?issue de sa visite, mardi au président indien Abdul Kalam, Sonia Gandhi a expliqué qu?elle n?avait pas encore formé son gouvernement. Le soir même, devant le tumulte causé par ses opposants nationalistes, le désordre économique provoqué par la chute vertigineuse de la bourse, et certainement la pression familiale, le futur Premier ministre a passé la main à un ancien ministre des Finances de 71 ans.

La désignation de Manmohan Singh, père de la réforme économique et haut responsable du parti du Congrès, comme chef du gouvernement, a d?ailleurs fait remonter les cours de la bourse.

Appelée à la rescousse d?un parti qui a dominé la vie politique pendant près d?un demi-siècle, Sonia a joué son rôle de catalyseur populaire et a choisi son destin, comme elle l?avait fait en épousant Rajiv. En refusant de s?engouffrer dans la tragédie mythologique, elle est égale à elle-même. En fin de compte, elle joue un tour politique au Premier ministre démissionnaire, Atal Behari Vajpayee, dont le silence en début de semaine devait sonner l?alarme dans son esprit. À la lumière, qui peut s?éteindre, elle a préféré la lucidité.

De Turin à Delhi

Née dans une modeste famille de la région turinoise le 9 décembre 1946, Sonia Maino s?est mariée en 1968 avec Rajiv Gandhi, le fils d?Indira, rencontré dans un restaurant grec de Cambridge où tous deux étudiaient. Elle a obtenu la nationalité indienne en 1983. Le couple a eu un fils, Shri Rahul, et une fille, Priyanka Vadhra. Après l?assassinat de Rajiv, en 1991, Sonia n?a pas voulu entrer en politique malgré la demande immédiate du parti. C?est seulement en 1998 qu?elle se décide à entrer en campagne pour le Congrès après avoir obtenu l?aval de ses enfants. Elle est motivée par la lenteur de l?enquête contre les assassins de son mari et le déclin du parti. Avant d?attaquer cette carrière parlementaire dans l?opposition, Sonia Gandhi a passé beaucoup de son temps dans le travail social au sein de la Rajiv Gandhi Foundation et de l?Indira Gandhi Memorial Trust. Elle est aussi membre du Conseil international des Nations unies. Depuis 1998, Sonia Gandhi est présidente du Congrès indien (Indian National Congress) et Chairman du Parti du Congrès (Congress Parliamentary Party). Sonia Gandhi est venue à Maurice en 1995pendant trois jours. Elle a procédé, notamment, à la pose de la première pierre du Rajiv Gandhi Science Centre à Bell Village.

Le retour du Parti du Congrès

Situé au centre-gauche, le Congrès était dans l?opposition depuis 1998, après avoir dominé la vie politique pendant près de 45 ans. Indira Gandhi, Premier ministre, a dirigé le pays de 1966 à 1977, puis de 1984 jusqu?à son assassinat la même année. Son fils Rajiv lui a succédé jusqu?à ce qu?il soit lui aussi assassiné, en 1991. Sa veuve, Sonia, réticente pendant des années à reprendre le flambeau malgré les demandes incessantes des membres du parti, a été élue présidente en avril 1998.

Le Premier ministre sortant, Atal Behari Vajpayee, a convoqué cette année les élections cinq mois avant la date prévue, souhaitant profiter d?un climat économique porteur. Mais quelques heures après le dépouillement du scrutin, qui s?est déroulé entre le 20 avril et le 10 mai dans tout le pays, le chef du gouvernement a annoncé sa démission. Les arguments nationalistes du parti BJP, qui pensait surfer sur une croissance économique de 8 % et se contentait d?attaquer Sonia Gandhi sur ses origines italiennes, n?ont pas convaincu une population majoritairement rurale. Au moins 55 % sur les 671 millions d?inscrits auraient voté, donnant au Congrès une majorité parlementaire. La masse pauvre des campagnes n?aurait pas apprécié les slogans du développement économique des villes et a rejeté une Inde qui « brille » d?une lumière sélective pour se ranger derrière les valeurs familiales portées par la dynastie Nehru-Gandhi.

Publicité