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Sommes-nous xénophobes ?
Quand on la regarde bien en face, il paraît que la peur se trouble et file sans demander son reste. Alors, peut-être est-il temps d?affronter cette crainte de l?étranger que semble suggérer la Une des journaux depuis quelque temps. Libérés, nous serons plus à même d?embrasser le monde dans cet élan d?ouverture qui est, semble-t-il, l?unique réponse à notre dilemme de croissance. Par honnêteté, élargissons le sens du mot étranger pour inclure tous ceux qui ne sont pas de la même ethnie et culture que soi.
Malgré les apparences, Maurice n?est pas assez ouvert au monde extérieur. Ces propos provocateurs du consultant d?Oxford International Consultants, Percy Mistry, lancés la semaine dernière lors d?un atelier de travail sur la compétitivité organisé par le National Productivity and Competitiveness Council (NPCC), invite à l?introspection. Parle-t-il de ces Mauriciens dont la chaleur de l?accueil a fait la réputation du tourisme ? Ou est-ce l?administration des affaires du pays qu?il remet en cause ? Personne ne le contredira.
En vérité, l?un est la conséquence de l?autre. Voilà qui rend cet examen de conscience nécessaire au vu des indicateurs socio-économiques qui tendent vers le rouge. Car si Mistry a raison, cela voudra dire qu?il ne dépend que de nous, individuellement et collectivement, de changer de mentalité et de remonter la pente.
À un niveau plus superficiel, les tribulations de trois hauts cadres étrangers recrutés à des postes clés dans la fonction publique apportent de l?eau au moulin de Mistry. Le contrôleur des douanes, Bert Cunningham, est contraint de consacrer la moitié de son énergie à apprivoiser le système avant de pouvoir faire son travail. Avant lui, l?Australien Philip Cash, chef des opérations à Airports of Mauritius Ltd, et le commissaire britannique des prisons Bill Duff ont été soumis à la même épreuve. Cela peut-être lassant et on comprend que Bert Cunningham ait décidé d?y mettre un terme.
Le scénario est connu. Des locaux montent au créneau, estimant que les étrangers leur piquent leurs jobs. Le phénomène est plus visible dans la fonction publique où le recrutement et la promotion sont régis par des règles rigides. Le fonctionnaire peut donc dresser un plan de carrière, gravissant les échelons sur la base de son ancienneté. Les recrues étrangères viennent perturber leur calcul et il est prévisible qu?ils s?en plaignent.
Pour être tout à fait juste, ce scénario est joué dans tous les pays qui s?ouvrent aux talents étrangers. L?Allemagne, les États-Unis, l?Australie et Singapour ont tous dû gérer la frustration de leurs cadres face aux collègues étrangers. La globalisation n?épargne pas le marché des compétences et les vulnérabilités envahissent les professionnels où qu?ils se trouvent.
Il y a quand même deux différences qui nous permettent de nous démarquer du lot. La première réside dans la manière des Mauriciens de gérer leurs vulnérabilités. La seconde relève des réalités géographiques et économiques du pays. Maurice ne peut pas se permettre de tourner le dos au monde extérieur. Pas besoin de s?appeler Mistry pour le savoir. Mais il faut peut-être un Mistry pour nous le faire réaliser.
C?est souvent sur la base de lobbies divers que le Mauricien promeut son ambition personnelle. Couleur de la peau, pays d?origine, ethnie, caste? aucun argument n?est négligé. Les organisations socioculturelles se prêtent au jeu au nom d?un certain corporatisme ethnique. Au-delà des protégés, c?est le pouvoir et les acquis du groupe concerné qui sont en jeu.
Ainsi, une association socioculturelle soutenait Shibdoyal dans sa lutte pour être nommé commissaire des prisons. Ces jours-ci, un cadre d?un organisme parapublic dans le secteur agricole fait appel à des lobbies pour être promu directeur quand le titulaire partira à la retraite?
L?ambition n?a jamais fait de mal à personne. À condition qu?on reste réaliste par rapport à ses compétences. Pour le fonctionnaire mauricien, compétence rime avec ancienneté. Cela explique les propos de l?assistant contrôleur des douanes, Naimduth Bissessur, quand il estime que le poste de contrôleur des douanes lui revient de droit. « Je n?ai rien de personnel contre Cunningham », expliquait-il y a peu à l?express. Même son de cloche à la prison où le numéro deux cherche redressement en cour. À l?aéroport, la lutte a été plus sournoise et par personnes interposées.
« Ils devraient considérer notre présence comme une occasion de se parfaire. »
Ailleurs dans le monde, c?est le mérite qui joue. Et des lois existent pour assurer qu?il en soit ainsi. Le mérite se juge d?après la qualification, l?expérience et l?exposure ou le degré d?ouverture aux pratiques et méthodes utilisées ailleurs. C?est sur ce dernier point que butent le plus souvent les Mauriciens.
« De nombreux Mauriciens sont très qualifiés. Quand ils rentrent, ils s?attendent à décrocher un top job avec bureau, voiture et autres avantages. Ils ne comprennent pas qu?un diplôme à lui seul ne suffit pas pour assumer des responsabilités. Et c?est là que notre rôle à nous devient important. Nous sommes là pour assurer le transfert de connaissances. Les Mauriciens devraient considérer notre présence comme une occasion de se parfaire et non comme une menace », explique un expatrié.
Amba Luchoomanen, porte-parole de l?Hotel and Restaurant Employees Union, n?en disconvient pas. Cependant, note-t-il, les expatriés ont tendance à s?éterniser sous les tropiques. « Ce n?est pas tant leur faute que celle du management. Nous voulons bien apprendre des expatriés. Mais souvent, la promesse de passation de pouvoirs une fois que la période de formation écoulée, n?est pas tenue. »
L?hôtellerie est un secteur où le service des expatriés est beaucoup utilisé. Certains pensent que le tourisme, de par sa nature, réclame une main-d??uvre internationale. Ceux qui sont directement concernés l?admettent mais souhaiteraient plus d?ouverture pour les Mauriciens qui ont la formation et l?expérience pratique. Les postes de chef de restauration (food and beverages manager) et chef exécutif sont particulièrement convoités. La situation a quelque peu évolué et plusieurs chefs mauriciens dirigent des cuisines prestigieuses. C?est le cas au One and Only St Géran, à l?Heritage Golf and Spa et au Canonnier par exemple.
Le secteur privé se targue de primer le mérite. « L?employeur n?est pas stupide. Il ne va pas faire appel à des expatriés si les compétences sont disponibles sur place. C?est compliqué de gérer les employés étrangers vous savez. En plus, ils coûtent plus cher », explique Tim Taylor, patron de Rogers. Il dit employer très peu d?expatriés et là encore presque uniquement dans le secteur informatique.
« Quand nous em-ployons un étranger, cela ne veut pas dire que nous sommes en train de pénaliser un Mauricien. Nous lui offrons d?autres opportunités, mieux adaptés à ses aptitudes. »
Il n?empêche que le secteur privé est perçu comme étant aussi corporatiste que la fonction publique. L?explication se trouve probablement dans l?histoire du pays. Au départ, la fonction publique était contrôlée par les blancs et les métisses. Les Mauriciens d?origine asiatique prirent les rênes en mains et occupèrent l?espace. Pendant ce temps, le secteur privé commença à se développer et à créer des emplois qui, par réflexe peut-être, étaient réservés à ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient plus devenir fonctionnaire. Un équilibre précaire s?installa. Celui-ci fut vite troublé par l?émergence d?une classe éduquée et formée qui augmenta la pression sur les emplois du privé.
C?est dans ce contexte qu?il faut placer le programme de démocratiser l?accès à l?emploi et à la création de richesse. On comprend alors pourquoi certains patrons du privé accusent les politiques d?avoir des vues sur « leurs emplois ». Cela dit, la situation est loin d?être aussi binaire. Le secteur privé s?est ouvert aux compétences étrangères. Il a souvent été obligé de le faire par les exigences de compétitivité et de bonne gouvernance. La fonction publique, elle, pratique la discrimination positive envers les « minorités ».
Sans doute, quand Percy Mistry et le NPCC évoquent la nécessité de s?ouvrir à l?étranger, ils font référence à tous ces vieux réflexes protectionnistes qu?il faut vaincre. Souvent, l?autre, c?est nous. Aplanir ces obstacles pour laisser primer méritocratie et équité permettra aux Mauriciens d?envisager l?ouverture vers le monde extérieur avec plus de sérénité.
L?INVESTISSEMENT ETRANGER, CET OISEAU RARE
Le produit intérieur brut doit croître de 7 à 8 % par an pour doubler le revenu par tête d?habitant et absorber le chômage. Pour y arriver, il faudra augmenter l?investissement étranger de manière significative. Plusieurs raisons expliquent pourquoi Maurice n?y arrive pas.
La lourdeur institutionnelle est le boulet principal. « Ce que demande l?investisseur étranger, c?est qu?on lui facilite la vie », fait ressortir avec pertinence Cader Sayed Hossen, responsable du dossier de la démocratisation de l?économie au gouvernement. Mais la bureaucratie n?est pas le seul obstacle. Une certaine mentalité prévalant au sein de la communauté des affaires y est aussi pour quelque chose. Sen Ramsamy, ex-directeur de l?Association des hôteliers et restaurateurs de Maurice, en a donné un rare aperçu la semaine dernière lors d?un atelier de travail organisé par le NPCC. « J?ai eu des instructions pour mettre des bâtons dans les roues de tel ou tel compétiteur étranger voulant s?installer dans l?île », a-t-il allégué. Peaux de banane, mesquineries? Un Français qui dirigeait un cinq-étoiles il y a quelques années, en témoigne. « Je ne comprends pas pourquoi ils se sentent menacés. Les enseignes internationales ne sont pas là pour rivaliser avec eux. En revanche, nous pouvons faire du bien à la destination. » La même mentalité est perceptible dans les secteurs émergents. Peut-être parce que ce sont les mêmes entrepreneurs qui ont diversifié vers des industries nouvelles. Les étrangers reprochent à certains de leurs partenaires mauriciens d?agir comme des seigneurs du xviiie siècle.
« The private sector bosses have a serious attitude problem ! », confie un Britannique qui a été associé jusqu?à il y a peu à un des principaux groupes du secteur privé. « They don?t realize that the world has moved on. By today?s standards, many of them wouldn?t even get a managerial position anywhere in Europe ! » C?est dire le degré de méfiance et d?hostilité envers les étrangers qui peut exister au sein d?un secteur privé conservateur et protectionniste.
Un secteur qui, du reste, avoue être quelque peu essoufflé face aux défis de la globalisation. De fait, il est accusé de ne plus vouloir prendre de risques. D?être en panne d?idées. Et trop dépendant du gouvernement.
Souvent, le secteur privé a bon dos. Mais il est vrai aussi que les institutions qui le représentent se sont décrédibilisées, aux yeux du régime du moins. Cela expliquerait pourquoi cinq mois après son installation, celui-ci n?aurait toujours pas établi de ligne de communication avec le Joint Economic Council.
Trop souvent, les patrons du privé ont préféré faire avancer leurs propres dossiers plutôt que d??uvrer pour le bien du climat global des affaires.
Le privé s?en défend et affirme être prêt à jouer le jeu de l?ouverture pour peu que le gouvernement lui donne une orientation claire. Il se plaint d?avoir à opérer dans l?opacité totale. « Nous ne savons pas à qui parler », répète un patron de groupe d?entreprises.
DES EXPATRIES POUR REFORMER
Aucun gouvernement ne semble pouvoir donner au pays ce dont il a vraiment besoin : une administration publique souple, efficiente et facile à utiliser. L?investisseur, qu?il soit d?ici ou d?ailleurs, doit encore déposer entre seize et dix-neuf copies de son dossier pour obtenir les permis nécessaires.
Les expatriés sont perçus comme étant plus aptes à piloter une certaine réforme dans les institutions clés. Pas uniquement parce qu?ils sont plus à jour en termes de pratiques modernes. Les politiques les croient plus capables de gérer les implications de la réforme.
À Maurice, on ne peut faire un pas sans qu?un quelconque lobby ne se manifeste. L?expatrié n?est pas sensible à ces pressions et peut donc, théoriquement du moins, appliquer la réforme plus rapidement. De plus, il n?a aucun lien amical ou familial avec les autochtones. Voilà donc une autre tentation en moins, celle de « rendre service », de « protéger ».
Ces arguments ne convainquent pas tout le monde. « Bill Duff ne fait qu?appliquer ce que des Mauriciens ont toujours prôné. Cunningham n?en fait pas davantage. Si nous avions eu le même soutien que celui qui leur est donné par le gouvernement, nous aurions, nous aussi, donné des résultats. Mais nul n?est prophète dans son pays et certains préfèrent penser qu?étranger, c?est nécessairement mieux. C?est à se demander s?ils souffrent encore du syndrome des colonisés », relève un haut fonctionnaire.
Du reste, les Mauriciens s?arrangent toujours pour faire jouer leurs contacts. « Certains employés ont les numéros de téléphones portablesde tous les ministres. Comment voulez-vous les faire travailler ? », se désespère un expatrié. Il ajoute néanmoins qu?en général, la situation est gérable si on a le soutien du conseil d?administration et du gouvernement.
TEMOIGNAGES
Maurice Lam, consultant
« Un premier réflexe de rejet envers l?étranger est naturel. Je comprends la réaction primaire de certains. Accepter ses faiblesses, c?est déjà gagner la moitié de la bataille. L?ouverture vers l?étranger ne peut qu?être bénéfique au pays. Elle a permis à Singapour de se remettre de la crise asiatique en l?espace de cinq ans ! Maurice devra trouver sa propre voie. Il n?y a pas une seule solution à la crise. Il importera de prendre toutes les idées on board. Il faut agir maintenant et ne pas avoir peur de faire des erreurs. »
Philip Cash, Airports of Mauritius Ltd
« Dans l?ensemble, nous n?avons pas de problème à travailler avec les Mauriciens. Les ennuis sont créés par une petite poignée de gens qui estiment que nous venons voler les meilleurs postes. Ce phénomène n?est pas unique à Maurice. Mais votre pays doit faire attention. Ses partenaires étrangers de développement suivent de près tout ce qui se passe ici. Je ne vous apprends rien quand je dis que j?ai été frustré. »
Sylvain Deslandes, Accenture
« Je n?ai pas eu de problème. La bonne attitude et le relationnel comptent. Si on s?entend bien avec ses collaborateurs, il n?y a pas de tension. Accenture a peu d?expatriés travaillant ici pendant de longues périodes. Nous faisons primer le relationnel grâce à un programme qui leur permet de s?intégrer. »
Simon Need, ex-directeur général de Fibre Technologies
« Certains patrons mauriciens ont toujours une mentalité d?esclavagiste. Personne ne les défie. Sinon, il se fait remonter les bretelles par un comportement qui dit : ?Who are you ? Go back to where you came from !? La bonne gouvernance n?existe pas ici. »
L?HISTOIRE SE REPETE?
L?île Maurice contemporaine a été bâtie par des vagues successives de gens venus d?ailleurs. Le chantier démarre à l?époque coloniale avec les colons français et anglais. Sous leur impulsion, ils sont rejoints par les esclaves africains, les ouvriers agricoles et artisans venus d?Inde et les commerçants chinois.
Les administrateurs coloniaux se retirent éventuellement, laissant le pays entre les mains d?une génération formée à ses côtés aux rouages de l?administration publique. Cette première phase du développement de Maurice atteint son apogée avec le boom sucrier et le développement de l?agriculture commerciale.
Alors que ce premier élan s?épuise, une deuxième vague d?étrangers vient relancer l?économie. Ce sont des hôteliers comme Club Med et Sol Kerzner et des entrepreneurs hongkongais du textile. Club Med introduit le concept de vacances « all-inclusive » où le vacancier se voit offrir bien plus qu?un simple séjour hôtelier. Kerzner apporte son sens de l?hôtellerie de luxe. Les entrepreneurs mauriciens suivent la voie tracée et améliorent la formule.
De l?autre côté, les Hongkongais développent le premier pôle d?exportation non sucre. La société mauricienne change son rythme de vie et adopte une culture quasi industrielle. Une vingtaine d?années plus tard, quand les Hongkongais délocalisent, les entrepreneurs mauriciens ont complété leur apprentissage et sont prêts à prendre le relais.
Le moment est arrivé pour Maurice de faire le saut vers la troisième phase de son développement. Le secteur des services à forte valeur ajoutée s?impose comme la voie à suivre, le pays n?étant plus compétitif dans le domaine manufacturier. Aujourd?hui, pas plus qu?hier, Maurice n?a pas les moyens de réussir seule ce pari. Il lui manque les compétences hautement spécialisées, la technologie de pointe, les contacts et les marchés pour réussir. Bref, il lui manque tout.
La question se pose : pourquoi en sommes-nous encore à débattre sur la nécessité de s?ouvrir à l?étranger, puisque c?est ce qu?on a toujours fait jusque-là pour réussir ? Une récente étude de l?OCDE conclut que la main-d??uvre étrangère, en particulier celle qui est hautement qualifiée, est très bénéfique pour le pays hôte. Elle dynamise le secteur de l?emploi en y apportant du sang nouveau et sa présence profite à la société. À Singapour, à qui Maurice aimerait bien pouvoir se comparer, en moyenne quatre sur cinq nouveaux emplois créés, vont à des étrangers. Ces derniers ont contribué à hauteur d?un tiers à la croissance qui a été d?une moyenne de 7,8 % au cours de la dernière décennie.
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