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Sommes-nous tous des voyeurs ?
Grand débat sur la définition du terme « voyeurisme ». Que nous disent les dictionnaires ? Que le voyeurisme est l?attirance d?un individu à observer d?autres personnes en restant à l?écart ; que ces personnes que le voyeur regarde en cachette peuvent avoir des relations sexuelles, être nues ou être habillées, peu importe, il trouvera cela excitant. Il observe de loin sans être vu, en étant planqué, à travers une ouverture, des jumelles, une caméra.
Le Larousse écrit : « En psychiatrie, c?est une déviation sexuelle dans laquelle le plaisir est obtenu par la vision dérobée de scènes érotiques. » Mais voilà, le terme n?est pas seulement utilisé dans un contexte sexuel. Que les consciences anesthésiées se réveillent donc ! On parle aussi de voyeurisme du téléspectateur face à des images ou événements touchant des personnes humaines dans leur intimité ou dans leur chair.
Certes, qu?est-ce qui nous pousse à nous installer devant notre télévision pour regarder le Bachelor ? Depuis quand tenons-nous les chandelles ? Et si la MBC introduisait dans sa grille un ça va se savoir mauricien, est-ce que cela vous laisserait indifférent ? Et que faites-vous quand de l?autre côté de la cour, vous voyez votre voisine se déshabiller ou si vous entendez vos voisins en train de se disputer ? Allez vous dire « cela ne me concerne pas » ou allez-vous éteindre les lumières pour discrètement essayer de savoir ce qui se trame ?
Pour nous, c?est tout vu. Si dans l?imaginaire collectif, le voyeur, c?est celui qui se cache pour voir, à l?heure actuelle, nous sommes tous des voyeurs collectifs. Si certains se donnent à voir, si la télévision booste son audience avec la télé réalité, si la presse exploite les « human stories », c?est bien parce que cela fait recette, que les gens adorent voir la vie des autres se transformer en spectacle. En tout cas, c?est la réflexion que nous avons lancée à nos interlocuteurs et leurs réactions, aussi différentes soient-elles, se rejoignent quelque part.
Que pense Roukaya Kasenally, chargée de cours en médias et politique à l?université de Maurice, de ces vies qui se fabriquent en direct, de ces gros plans sur des gens en détresse et de ces téléspectateurs qui se rincent les yeux ? Elle parle de paradoxe, d?un monde, d?une part, individualisé et, d?autre part, axé sur la vie personnelle des autres. « Partout dans le monde on parle de la disparition du capital social, c?est-à-dire de la conscience d?autrui. On se concentre sur soi mais cela ne nous empêche pas de prendre plaisir à rentrer dans la vie privée de l?autre à travers l?écran. »
Pour en venir spécifiquement à Maurice, elle trouve que cette culture de vouloir savoir ce qui se passe chez l?autre est quelque part liée au non-dit de notre société. « Ici on a peur de dire ou de faire les choses ouvertement. On préfère se cacher pour ne pas montrer notre visage à l?autre, et ainsi ne pas s?exposer. Résultat, on s?exprime autrement en essayant de savoir les choses à l?insu des autres. »
La psychothérapeute, Audrey D?Hotman, nous renvoie pour sa part à nos interrogations : « Est-ce malsain que d?être curieux ? » Selon sa théorie, c?est dans la nature humaine que d?être attiré par le côté humain de l?autre. « C?est normal que tout ce qui est lié à l?intimité de l?autre, à ses émotions, nous interpelle. On peut parler de situation malsaine quand l?autre n?a pas envie qu?on l?expose », explique-t-elle. Vouloir savoir ce qui se passe chez l?autre est instinctif pour elle. « Tout dépend de l?objectif de la personne qui regarde, est-ce qu?elle a une motivation négative ? », pose-t-elle comme question, en avançant que c?est à la société d?établir des règles.
« On joue avec la nature humaine »
Ces nombreuses personnes, qui pourtant ont la pornographie en horreur, mais ont tout de même cherché à voir les fameux clips de nos collégiens, ne seraient donc que des curieux. Mais à quel point est-ce une curiosité saine ? « Cette curiosité découle du fait que le sujet a été surexploité et que si vous ne l?avez pas vu, vous passez pour un ignorant », avance Roukaya Kasenaly.
Finalement, la curiosité est un bien joli défaut. Ce serait le signe d?un intérêt pour ce qui se passe autour de nous. Mais qu?on ne se voile pas la face, si le besoin de savoir est vital, il peut être un vice quand on tombe dans l?excès. La curiosité peut devenir compulsive et inconsidérée, inquisition, espionnage de la vie d?autrui à n?importe quel prix.
Pour Loga Virahsawmy de Media Watch, les médias intensifient le goût pour le voyeurisme. « Les médias construisent le regard des gens. Avec toute cette profusion d?images, on finit par être aveuglé, par croire qu?il n?y a que ça, à n?avoir que ça en référence. » Elle est d?avis que trop d?accent sur la vie personnelle des gens, sur leurs malheurs ou sur des solutions à l?eau de rose sans apporter d?analyse abêtit les gens.
« On vit dans un monde d?images mais à trop vouloir tout montrer, on joue avec la nature humaine. Le tout c?est l?utilisation que l?on fait de ce tout ce qu?on voit. Je critique encore plus ceux qui se donnent en spectacle car tant qu?il y aura des exhibitionnistes, il y aura des voyeurs. Tout ce côté humain qui envahit le paysage audiovisuel n?est pas bon signe », souligne Odile Halbwacks, directrice de Trespied production.
La contradiction dans tout cela, c?est que l?on vit à une époque où tout le monde regarde tout le monde, sans que personne ne voit personne en réalité. Une chose est sûre, on a de quoi voir venir encore. Après tout, la pulsion voyeuriste chez l?homme ne date pas d?hier.
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