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Secrets de famille : faut-il les dévoiler ?

15 mai 2004, 20:00

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Un zeste de mère inconnue, un soupçon d?enfant adultérin, un nuage d?infidélité ou de transaction financière malsaine, quelques pincées de mystères autour de « l?accident » d?un vieil oncle et surtout une bonne dose de non-dits et de mensonges : cette recette ferait sans doute un tabac au cinéma. Mais dans la réalité, les secrets de famille peuvent provoquer un véritable cataclysme.

« Toutes les familles ont des secrets. Ceux-ci peuvent être le demi-frère ou la demi-s?ur conçu(e) hors du mariage, l?homosexualité d?une tante, le séjour à hôpital psychiatrique ou en prison d?un parent. Le plus terrible est l?inceste », soutient Gianella Cathan, psychologue clinicienne. Pourquoi cache-t-on la vérité ? Les raisons derrière le mensonge sont parfois douloureuses. Il y a des faits dont on a honte, dont on se sent coupable et que l?on dissimule pour préserver son image aux yeux des autres. Il y a aussi ceux que l?on cache en croyant bien faire, pour ne pas blesser et pour protéger l?autre. C?est en fait une logique qui nous piège dans des dilemmes inextricables.

Souvent, en cachant la vérité à leurs enfants, les parents veulent donner l?impression de contrôler leur famille. Mais tous les secrets ne sont pas forcément nocifs. Il faut distinguer les bons et les mauvais. « Il existe plusieurs types de secrets. Les bons secrets, par exemple, contribuent à notre bien-être et à notre épanouissement. Par exemple, une demande en mariage, ou le sexe du futur bébé. Il y aussi les secrets essentiels, qui nous renvoient à notre identité, notre vulnérabilité comme des confidences écrites dans son journal intime. Enfin, il y a les secrets « toxiques », ce que l?on appelle généralement les secrets de famille tels que la maltraitance, le viol, l?adultère, l?adoption etc. », explique Natasha Chakowa-Cardella, qui est aussi psychologue clinicienne.

Mesurer l?impact sur la famille

Faut-il donc tout dévoiler ? Toute vérité est-elle forcément bonne à dire ? Petits ou grands, ces mystères risquent d?engendrer de lourds conflits familiaux et individuels qui peuvent également peser sur les autres générations (voir encadré). Au fil du temps, ces cachotteries finissent par envenimer le climat familial et alourdir la loi du silence. Souvent, c?est la crainte du scandale, de la réaction des proches qui ignoraient le secret, mais il y a aussi le risque que les choses ne dégénèrent une fois qu?on a dévoilé le secret.

Avant de décider de dévoiler quoique ce soit, il faut mesurer l?impact que cela peut avoir sur les membres de la famille. Par exemple, le fait d?apprendre qu?un père mène une double vie pourra affecter la fille, alors que le fils y sera complètement indifférent.

« Mais un enfant à qui on a caché son adoption, par exemple, se sentira trompé par le mensonge dans lequel on l?a élevé, et coupé d?une partie de lui-même à cause du savoir interdit sur ses propres origines. » Que dire alors à un enfant ? « Tout ce qui concerne sa propre histoire ? sa place dans la filiation, son adoption éventuelle, les décès dans la famille, les enfants issus des premiers mariages, ses maladies ainsi que celles de ses parents ; bref tout ce qui influence sa vie d?une manière ou d?une autre », confie Gianella Cathan.

Il faut savoir trancher. « Chacun a le droit de connaître tout ce qui touche à ses origines et à son identité. Mais la vérité doit être maniée avec précaution. On a souvent tendance à penser que l?enfant ne comprend pas tout ce qu?on lui dit et ne devine pas ce qu?on ne lui dit pas. Or, même celui qui n?a pas accès à la parole peut interpréter les gestes et les attitudes des autres, en leur donnant un sens qui pourrait être nocif ou en culpabilisant. Dire la vérité à quelqu?un, lui expliquer pourquoi on s?est trompé, c?est lui permettre de ne pas répéter nos erreurs », souligne quant à elle Natasha Chakowa-Cardella.

Quelles que soient les précautions prises, les secrets finissent toujours par transpirer, soit par des lapsus, ou lorsqu?une personne mise dans la confidence finit par craquer et se déleste de ce poids insupportable. Assaillis par les secrets de famille, nous sommes confrontés à une situation qui peut nous paralyser, tant que nous n?avons pas découvert et analysé leurs effets.

« Par conséquent, il est important de se donner les moyens de s?en libérer, en exorcisant les fantômes du passé. Pour cela, il s?agit de comprendre le mécanisme profond du secret de famille, et surtout de rétablir une communication qui était jusque-là mise en sourdine », ajoute notre interlocutrice. Il suffit de donner à ceux qui subissent les secrets de famille les moyens de reprendre leur destin en main.

Secrets : comment les dire

La vérité est parfois à manier avec des pincettes. Révéler un secret de famille nécessite une bonne dose de courage, de réflexion et de doigté. La vérité n'est que le premier acte d'un long processus où tout un réseau de complicités est ébranlé. Il faudra avant tout savoir que dire exactement à la personne et adapter les révélations en fonction de son âge. S'il s'agit d'un enfant, il faut savoir faire le tri entre ce qui peut être dit à ce moment crucial. Par exemple, dans le cas d'une adoption, on peut lui révéler la vérité sans pour autant entrer dans les détails de la stérilité du parent. Il faut surtout utiliser un langage simple et préparer le terrain pour mettre votre interlocuteur en confiance. Évitez les grands détours, encore moins un langage cru, mais soyez direct en exposant les faits et les raisons qui vous ont poussé à cacher la vérité. Observez les réactions de votre interlocuteur à mesure que vous poursuivez avec vos révélations. Il peut être prêt à en entendre davantage, sinon il est préférable de revenir sur le sujet plus tard. Dans ce cas, respectez sa volonté. Ne le brusquez pas. Évitez aussi de dramatiser la situation. Soyez calme et précis pour mieux vous faire comprendre.

Vivre en sachant la vérité

Une fois que la vérité éclate, comment vivre avec le secret ? Après la révélation, il faut affronter la colère des uns, entendre la détresse ou le désarroi de l?autre. Le choc est avant tout la première réaction de celui qui découvre la vérité. Il peut s?accompagner d?un sentiment de trahison, de révolte et de mépris. La personne a l?impression qu?elle a été bercée d?illusions. Une autre question se pose : doit-on pardonner à ceux qui nous ont menti ? Au fond, la décision de pardonner dépend de la nature du mensonge. « Lorsque des parents cachent la vérité à un enfant par exemple, c?est généralement dans le souci de ne pas lui faire de la peine ou de le protéger. Sachant cela, il devient plus facile pour lui de pardonner », affirme Gianella Cathan. Pour Natasha Chakowa-Cardella, le pardon n?est pas toujours évident : « Le pardon est souvent difficile pour ceux qui ont le sentiment d?avoir été victimes d?un terrible mensonge. Accepter la vérité est un long processus qui demande du temps et réel travail sur soi ». Comment surmonter cette épreuve ? La révélation, à elle seule, ne suffit pas. Pour beaucoup, il faudra consulter un psychologue et avoir recours à une thérapie. L?accompagnement psychologique peut permettre alors à la personne qui a appris la vérité de mettre sa souffrance en parole, d?extérioriser ce qu?elle ressent et d?accepter la vérité dans toute sa nudité. Il ne faut pas non plus négliger le fait que, dès que la loi du silence est brisée, c?est toute la famille qui est déséquilibrée. Les conséquences peuvent parfois être graves. Aussi, on peut favoriser la thérapie familiale, ce qui permet à tous de retrouver une certaine sérénité et de vaincre les vieux démons.

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