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Secouer la baraque

3 mai 2004, 20:00

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Un juge menacé est-il un homme seul ?

Un juge menacé n?est pas un homme seul lorsqu?il sent qu?il y a des gens bien qui le soutiennent. Cela se manifeste dans le réel par des appels, des signes d?amitié, de soutien. Mais le juge menacé se sent seul lorsqu?il s?attend à des signes venant de certains milieux et que rien ne vient.

Par ?certains milieux? vous voulez parler de votre hiérarchie ?

Je vous laisse deviner le milieu duquel je n?ai eu ne serait-ce un ?aïo? comme réconfort.

Arrivez-vous à dissocier votre personne de vos fonctions ?

C?est difficile de dissocier. L?homme est un tout.

Choisir d?être juge, c?est aussi choisir les chemins d?une certaine solitude ?

C?est certain. Etre juge est peut-être un métier mais c?est surtout un sacerdoce. On sait où l?on va quand on accepte d?être juge de la Cour suprême.

Où va-t-on ?

Dans un lieu où l?on se donne à fond pour son travail et pour arriver à construire une société plus juste, plus honnête. En essayant autant que possible de suivre la voie de la rectitude. C?est ainsi que je conçois le métier de juge.

Le mot ? rectitude? en 2004 a-t-il des allures d?abstraction quand vous observez la société ?

Je crois que votre appréciation est très objective.

Ça vous fait peur ?

Ça me fait très peur. Très, très peur.

Est-ce nouveau ce sentiment d?une société qui se délite ?

C?est assez récent. Peut-être que je le sens de manière plus précise depuis que j?ai occupé des fonctions spécifiques. Depuis que les plus hautes autorités de l?Etat m?ont appelé, en 1997, à présider une Commission d?enquête.

On a vu récemment surgir des affaires qui ont choqué tout le pays. Soupçonniez-vous que la corruption soit à ce point étendue ?

Honnêtement, pas autant.

Pourtant un juge devrait être un homme bien informé.

Pas vraiment. Le journaliste est mieux informé que le juge. J?en suis persuadé. Nous sommes un peu dans une tour d?ivoire. Un juge opère à la lumière des faits qui paraissent devant lui. Sans plus.

Sentez-vous peser en vous le poids de cette tour d?ivoire?

Certainement. Dans le sens que ce droit de réserve qui nous a été inculqué nous joue souvent de très mauvais tours. Souvent des choses se disent sur les juges qui sont des faussetés. Mais le juge ne peut y répondre, il est coincé par son devoir de réserve. Pourtant, le commun des mortels s?attend à ce que le juge puisse au moins s?expliquer. Notre silence peut être mal interprété.

Comment sortir de cette situation ?

Je me pose souvent la question. En 2004, à Maurice, un juge ne devrait-il pas s?ouvrir à un public scrutiny en disant haut et fort ce qu?il pense, lorsque la situation l?exige et lorsque l?homme normal s?attend que le juge s?explique. Cette restriction, cette réserve il faut la revoir. Il me semble que, sans enfreindre le code d?éthique qui nous régit, il faudrait trouver une solution raisonnable pour sortir de cette situation.

Vous sentez-vous en ce moment interdit de parole alors que vous auriez des choses à dire ?

Le juge exerce dans un corps de métier où il s?attend à ce que son droit de réserve soit rééquilibré en contre-partie par ce corps de métier. Dans ce sens que, si l?on raconte des choses fausses et calomnieuses sur un juge, il faudrait s?attendre à ce que ce même corps de métier puisse ?vindicate? ses droits. Quitte à ce que le juge visé vienne publiquement, sous serment, s?expliquer et prouver que ses accusateurs font fausse route. Le rôle du chef juge, de l?Attorney General et du Directeur des poursuites publiques (DPP) est ici primordial soit pour protéger l?intégrité du juge soit pour le clouer au pilori.

Faire le procès des juges : c?est ce que vous réclamez ?

Soit le juge est un pourri, soit il ne l?est pas. Dans les deux cas, le corps de métier se doit d?agir soit contre le juge, soit contre l?accusateur. Mais il faut que quelque chose se passe. On ne peut pas laisser planer le doute sur l?intégrité d?un juge.

Quand un SPJest lancé dans une confrontation avec un chef juge, comme cela a été votre cas, comprenez-vous que l?opinion publique s?inquiète du fonctionnement de la justice?

Bien sûr que ce n?est pas l?idéal ! Mais quand il faut prendre une décision, il faut la prendre. Quitte à secouer la baraque. Il faut aussi ajouter que je n?étais qu?un des trois commissaires d?une commission d?enquête qui n?étaient point satisfaits des conclusions d?une cour de justice et que, selon la loi du pays, tout justiciable peut contester une décision de justice.

Etait-ce une décision difficile à prendre ?

C?était très dur. Une décision où je me suis senti inconfortable vu ma position dans le judiciaire du pays.

La regrettez-vous ?

Pas du tout. Je n?ai aucun doute d?avoir pris la bonne décision.

Que vouliez-vous dire par ?secouer la baraque? ? Crever l?abcès ?

En quelque sorte, oui. Mais dans une large mesure, l?abcès est crevé.

Qu?est-ce qui vous le fait dire ?

De part et d?autre, j?ai remarqué que l?on fait plus attention à suivre les procédures. Vous savez, les cours de justice sont aussi des ?courts of records?. Il faut donc que les décisions qui sont prises se reflètent bien dans les ?records? et que des choses importantes ne soient pas décidées en catimini.

Etes-vous heureux d?être juge ?

(Long silence)

Je me pose la question. J?ai été heureux pendant de longues années.

Votre silence est déjà une réponse...

C?est un calice que je dois boire jusqu?à la lie. Jusqu?à la dernière goutte, la plus amère.

Seriez-vous heureux que vos enfants choisissent la profession légale ?

Cela dépend s?ils sont coriaces ou non. Ma fille aînée voulait étudier le droit : je l?ai découragée. Mon fils ne s?intéresse pas au droit. Peut-être que la benjamine pourrait choisir cette filière.

Prenez-vous au sérieux les menaces qui pèsent contre votre personne actuellement ?

Oui. Ce sont des choses affreuses que je dois prendre au sérieux. Peut-être devrais-je préciser ici que quand on a rapporté que j?aurais dit qu?on ne pouvait m?atteindre, je parlais de mon sms. J?ai un dispositif (device) sur mon portable qui filtre les messages. Il me semble que cela ait été mal rapporté.

Vous sentez-vous toujours menacé ou êtes-vous l?abri depuis certaines arrestations ?

Quand j?ai une tâche à accomplir, je vais jusqu?au bout. En ce faisant, on fait des mécontents. C?est inévitable. On vit dans un monde tellement fou qu?on ne sait plus?

Les décisions de justice sont aujourd?hui critiquées ouvertement par les citoyens. Cela vous semble une avancée ou un recul démocratique ?

C?est une avancée démocratique. La justice est sacrée mais l?opinion d?un juge ne l?est certainement pas ! Cependant, il faut que les critiques soient fondées et argumentées. Tout cela doit être exprimé dans un langage convenable et dans un esprit de ?fair play?. Pas de manière hystérique et vulgaire comme on le voit depuis un certain temps.

Depuis quelques années, le terme ?justice à deux vitesses? est entré dans le vocabulaire courant, tellement cette perception est forte.

Je comprends cela. Mais je pense néanmoins que c?est une perception erronée. Ce qui est perçu comme une justice à deux vitesses a souvent une explication juridique et plausible. On parle de justice ?gros paletots?. That?s life! C?est injuste dans le principe, mais c?est comme ça. Quand on a de l?argent, on peut se payer les meilleurs avocats du monde. Quand je parle de justice, je précise que je me limite aux magistrats et aux juges qui abattent un travail remarquable avec des moyens de bord limités. Nous ne pratiquons pas de justice à deux vitesses. Il y a souvent confusion avec les enquêtes policières dont le judiciaire n?est évidemment pas responsable.

Si je vous dis : Affaire Vanessa Lagesse et Affaire Cehl Meeah : Le Senior Puisne Judge que vous êtes estime-t-il que, dans ces deux affaires, la justice est sortie grandie ?

(Long silence)

Je n?ai pas les dossiers. Je ne peux pas porter un jugement de valeur. Toutefois, connaissant la valeur des DPP qui se sont occupés de ces affaires, je n?ai aucun doute. Je ne peux croire une seule minute que les choses ne se soient pas passées normalement. Le public aussi ne doit pas prêter foi à toutes sortes de rumeurs. En ce moment, par exemple, je dois vous dire qu?il y a des tracts qui laissent entendre qu?il y a des avocats et des juges qui complotent contre un certain monsieur.

Vous voulez parler de Dev Hurnam ?

Pour moi ce sont des gens malades qui envoient ce genre de lettres. On raconte n?importe quoi.

Si je vous demandais : La politique est-elle entrée au prétoire ?

(Long silence)

C?est controversable pour un juge en fonction de répondre à une telle question.

Et que pense le citoyen Bernard Sik Yuen ?

Je ne peux dissocier l?un de l?autre. Mais si Monsieur-tout-le-monde arrivait à penser que tel serait le cas, il faudrait avoir des arguments bien solides pour le persuader qu?il a tort! Lorsque je lis et j?entends un Senior Counsel dire certaines choses alors qu?il y a une affaire ?pending? devant une cour de justice, on peut se poser des questions!

Vous voulez parler d?Ivan Collendavelloo qui dit que l?on est en train de persécuter Hurnam?

Si ce n?est pas intimider une cour de justice, cela y ressemble drôlement. C?est de très mauvais goût.

Un ami porté vers le cynisme me disait : Les avocats ressemblent à l?île Maurice d?aujourd?hui. Cette réflexion vous choque-t-elle?

C?est injuste pour tous les avocats qui font bien leur métier et il faut les saluer. Il faut aussi saluer l?initiative du Bar Council qui a organisé cette conférence très louable sur l?éthique de la profession légale.

Depuis l?éclatement de l?Affaire Deelchand pensez-vous que l?on soit enfin en train de voir apparaître la vérité sur l?étendue de la corruption et du crime à Maurice ?

C?est une affaire comme tant d?autres. C?est à la police d?enquêter. Il serait grand temps d?instituer le Juge d?instruction pour épauler les enquêteurs.

Si vous pouviez reculer les aiguilles de votre vie, feriez-vous le même parcours, en empruntant les mêmes routes ?

Vous savez on est né avec son caractère. Les astres sont là et se sont occupés de vous. Vous avez votre signe astral. J?y crois. Cela dit, si les choses sont déjà toutes tracées, on n?y peut rien.

Fataliste ?

Non. On ne refait pas son destin.

Le ?Senior Puisne Judge? Bernard Sik Yuen est-il un homme amer ?

Certainement pas !

Vous diriez quoi ?

Déçu...

?Un juge menacé n?est pas un homme seul lorsqu?il sent qu?il y a des gens bien qui le soutiennent : par des appels, des signes d?amitié, de soutien. Il est menacé quand rien ne vient.?

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