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Savoir exalter Madagascar
Léon Fulgence est à Madagascar ce que Paul Gauguin est à Pont Aven et à Tahiti. Diane Henry photographie la Grande île aussi bien que le couteau de Fulgence. C?est dire que la galerie du Moulin Cassé, à Péreybère, est, jusqu?à mardi, un tabernacle contenant quelques beaux spécimens de l?âme malgache, peinte ou photographiée par deux artistes particulièrement talentueux. Une séance de contemplation et d?adoration s?impose à ceux, sachant que rien ne peut remplacer les minutes et les heures de grâce, nous permettant d?apprécier, comme il se doit, des ?uvres esthétiques capables d?élever ce qu?il y a de meilleur et de plus noble en nous.
Marie de Commarmond, qui règle cette liturgie visuelle, a choisi d?accorder la nef de droite à Diane et celle de gauche, avec fonts baptismaux, à Léon. Elle aurait juxtaposé leurs ?uvres qu?elle aurait davantage accentué cette étrange et mystérieuse complémentarité entre deux artistes, se connaissant peut-être superficiellement, mais qui savent parfaitement nous transmettre les vibrations artistiques, qui les animent, quand ils veulent rendre gloire à la belle âme malgache.
Celle-ci est faite d?innocence et de pureté. Des qualités que l?on retrouve aussi bien dans le regard malicieux des enfants, que dans la dignité d?un peuple ne connaissant pourtant pas une grande aisance matérielle mais qui possède, encore, cette valeur essentielle de savoir vivre en totale harmonie avec la nature et l?environnement.
Nous avons parlé du regard, en tant que miroir réfléchissant la bonté et la beauté de l?âme d?un peuple frère, pour exprimer ce que celui-ci a de mieux à nous offrir. On pourrait tout autant parler d?une certaine nonchalance, d?une certaine lenteur, sinon langueur, dans les poses irréprochables que prennent d?instinct les femmes, jeunes filles et enfants malgaches. Absence masculine justifiée. On parlera des hommes quand ils sauront se mettre au diapason de la beauté universelle les entourant et surtout la respecter.
Il faut encore parler des scènes au bord de mer, qui ne se limitent pas à la pêche à la senne et à l?épervier ; des cases qui sont, à elles seules, une invitation au voyage ; à la magie des derniers trains madégasses souvent sans gare ni quais de départ ou d?arrivée pour mieux nous faire comprendre que l?essentiel est dans le voyage, dans le déplacement, dans le sortir de chez soi pour aller à la découverte des autres ; aux lémuriens aux yeux insatiables et inextinguibles ; aux baobabs encore plus fantasmagoriques qu?une gravure de Gustave Doré pour ?uvre d?épouvante.
Point n?est besoin de forcer l?intimité d?un foyer pour découvrir l?âme malgache. Elle est partout et plus spécialement dans les rues, sur les places publiques, sous un arbre, au détour d?une allée. Étrange similitude entre les plages à vahinés de Gauguin-Tahiti et les ruelles malgaches de Fulgence. Elle tient au fait que l?expression de l?âme transcende, et de beaucoup, le décor. Fulgence, autant que Gauguin, sait accentuer l?harmonie existant entre ses personnages et le décor qui les entoure. Décor, murettes, arbres, pans de maison, ne sont que le prolongement des vêtements qui les habillent.
La mode malgache est encore dans la rue. Des femmes-mannequins promènent un art de vivre malgache, quand elles ne se penchent pas sur des accessoires, épousant si bien leur philosophie de vie. Elles peuvent porter sur la tête un plateau de poissons en guise de couvre-chef, elles conservent une majesté que les grands de ce monde devraient leur envier. De simples passants célèbrent une muette liturgique des épousailles de l?Humanité et de la Nature, à laquelle nous sommes conviés si nos c?urs savent battre à l?unisson.
Le Malgache est rarement seul. Les femmes, les jeunes filles, les enfants, se rassemblent d?instinct, pour partager les moments de joie comme ceux de peine. Ils communient à la même solidarité, à la même fraternité. On a peine à croire que des guerres fratricides peuvent parfois déranger une telle harmonie.
Femmes s?épouillant, ou se nattant mutuellement, enfant faisant corps avec leur mère, gamins partageant le même fou-rire, sont l?image même d?un peuple apparaissant heureux car, peut-être, capables de se contenter de ce qu?il possède momentanément.
Fulgence s?essaye à quelques marines. Le bleu de son onde marine paraît manquer de transparence. Le mal n?est pourtant pas grand. Son bord de mer n?est pas un long fleuve tranquille, ni un étang inanimé. Il est scène de ballet, chorégraphie rugissante, dont les membres d?une marmaille dispersée sont les danseurs. Chez chacun d?eux la pose irréprochable, prise d?instinct. Le sens du geste significatif. L?un plonge son regard dans la nasse. L?autre la soulève. Celui-ci traque le mollusque.
Symphonies de formes et de couleur
Diane Henry vient à la rescousse avec des pirogues à balancier et de futurs Tabarly accrochés aux vergues. Même la sortie de l?eau des embarcations et leur déposition au reposoir prennent l?allure de descente de croix, avant l?arrivée du sabbat. C?est dire combien l?art est essentiellement communion.
Les cases sont à la nature malgache ce qu?« un trou de verdure où chante une rivière » est à la poésie rimbaldienne. Leurs jeux de carrés et de losanges sont par eux-mêmes des symphonies de formes et de couleur. Quand on les dépose au fond d?une vallée ou d?une clairière, on se dit qu?il ne peut y avoir panorama plus beau.
Ce que Léon Fulgence réussit à merveille avec la pointe de son couteau, plaquant les taches de couleur les unes sur les autres, jusqu?à ce que les vêtements prennent consistance matérielle et le décor ambiant le drapé des plus belles parures, Diane Henry parvient à la même réussite grâce à son talent photographique. Elle saisit aussi bien l?enfant que le cadre. Ils ne font plus qu?un et deviennent indissociables.
Le personnage peut soit toiser malicieusement qui le contemple, soit afficher la plus grande indifférence à son égard. Complicité ou distanciation aboutissent pourtant à la même perfection. Le rire est encore le moyen de faire oublier les difficultés de la vie. Devant un tel art de vivre on se sent pauvre en dépit de nos richesses.
Peintures et photographies nous enseignent les secrets réconfortants d?une philosophie de vie insulaire et tropicale. Savoir se contenter du soleil qui flamboie sur notre tête. Quoi demander de plus ?
Il nous reste deux jours pour aller nous émerveiller de ces regards croisés sur la Grande île qui devrait nous être plus proche. C?est peu. Péreybère, c?est loin pour les non-Nordistes, mais ce pèlerinage vaut largement le détour. Il garantit l?éducation de notre regard. Cette double exposition atteint l?essentiel : elle nous apprend à voir et à nous émerveiller. Ce faisant nous devenons meilleurs.
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