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Savoir aimer?
Il est clair, dès que l?on pénètre le domicile de Monique Leung à Pointe-aux-Sables, que cette frêle femme a un sérieux penchant pour les créatures abandonnées. Pour preuve, les deux chats de gouttière qu?elle a recueillis et qui, à force d?être gavés de nourriture, d?attentions et d?amour, ont repris du poil de la bête. «Aujourd?hui, ce sont mes deux bébés», déclare-t-elle avec ravissement, ses pupilles luisant comme des graines de longanes.
Ce dévouement pour les êtres rejetés et marginaux fait partie des valeurs humaines qui lui sont inculquées par son père. Bien que n?étant pas fortuné, celui-ci garde toujours sa porte ouverte aux démunis. Et tout le monde est traité à pied d?égalité. Ainsi, les employés de maison mangent à la même table que leur employeur.
Si Monique retient ces leçons qui cadrent avec ses valeurs religieuses, elle a réellement l?occasion de les mettre en pratique il y a une douzaine d?années. Elle est alors Hotel Contracts Manager chez Air Mauritius où elle a atterri après avoir cumulé une série d?emplois, notamment l?enseignement qu?elle a abandonné car elle devenait aphone, la sténodactylographie au Central Electricity Board de Curepipe et le secrétariat de direction chez Noël Holding, racheté ensuite par le groupe Rogers.
Monique, pour qui le sens de l?engagement pris n?est pas un vain mot, a des horaires de travail extensibles. Le décalage horaire avec l?étranger la contraint d?arriver au siège d?Air Mauritius à 8 heures pour ne le quitter qu?à 21 heures en semaine.
Le samedi, c?est de 9 à 17 heures qu?elle travaille. Le tout sans jamais réclamer des heures supplémentaires, précise-t-elle. Heureusement qu?à cette époque de sa vie, son mari Philippe, auditeur principal à la CEB de Curepipe, la soutient à 100 % et que ses filles ? Corine, qui fait actuellement son internat de médecine à la Réunion et Caroline, psychologue clinicienne, de même que du travail ? sont de grandes adolescentes.
En 1993, Monique qui ne rate pas une messe le dimanche, apprend que depuis plus d?un an et demi, le Père Souchon et une poignée de bénévoles fournissent un repas chaud aux clochards hantant les rues de Port-Louis. Elle réalise que c?est l?occasion rêvée de renouer avec les valeurs humaines de son enfance et décide de se joindre à ce mouvement en leur apportant un repas chaud et en aidant au partage des aliments et à la vaisselle. Une fois sur place, elle touche du doigt la souffrance de ces sans-abri que le père Souchon nomme Tontons ou Mam San Base et elle décide de se dévouer régulièrement.
Monique fait preuve de tant d?assiduité à la tâche qu?elle se retrouve chargée de l?administration du repas du dimanche aux Mam San Base. «Je m?assure qu?à chaque dimanche, il y ait de quoi nourrir au moins 150 personnes et qu?avec la quantité de nourriture disponible, que je puisse même doubler les portions.» Un dimanche par mois, c?est elle qui cuisine le repas pour le même nombre de personnes et l?achemine jusqu?au Centre social Marie-Reine de la Paix.
<B>Apprendre le sens du partage</B>
Sa responsabilité professionnelle l?oblige à voyager énormément. Cependant, quand elle est en déplacement outre-mer, Monique fait toujours en sorte de rentrer au plus tard le samedi après-midi ou de quitter Maurice le dimanche soir. «Je me suis vue servir les Mam San Base et à l?issue du repas, me doucher dans la sacristie en quatrième vitesse pour me rendre à l?aéroport et prendre l?avion», se remémore-t-elle en souriant. Ce qu?elle leur procure, dit-elle, c?est un peu de son temps, de son attention et de son affection.
En revanche, elle affirme avoir beaucoup gagné à leur contact. «Ils m?ont aidée dans ma vie en général, de même que dans ma vie professionnelle car à leur contact, j?ai appris le sens véritable de la justice sociale et celui du partage. Tu ne peux leur donner des repas différents. Ils te feront remarquer que c?est injuste et que tout le monde doit être traité également. Ensuite, il arrive qu?à la fin du service, un ou deux se présentent avec un sac en plastique et demandent un peu de nourriture pour un tonton qui n?a pu se déplacer.»
Cette population des Mam San Base s?est modifiée au cours des trois dernières années, devenant plus jeune. «Autrefois, c?était des tontons de 65 ans à monter. Aujourd?hui, c?est 75 % d?hommes de 40 à 60 ans, 8 % de femmes jeunes avec des enfants et le reste des adolescents de 15 à 25 ans. Ils sont des sans-abri et des squatters. C?est un signe que la société s?est sérieusement dégradée.»
Un incident lui fait réaliser qu?elle peut donner encore plus d?amour aux Mam San Base. «Une femme qui venait prendre le repas du dimanche, maigrissait à vue d??il. Je lui ai proposé de l?emmener voir le médecin. Mais au jour convenu, j?étais prise par un surplus de travail. J?ai délégué une autre personne pour l?accompagner chez le médecin. J?ai appris quelques temps après qu?elle était morte. J?ai eu des regrets. Je ne l?aurais peut-être pas sauvée mais j?aurais pu la choyer. Je me suis dit qu?une fois à la retraite, j?aurais plus de temps pour donner de l?amour. Et j?essaie de le faire.»
Ainsi, depuis qu?elle a pris sa retraite, en août dernier, Monique tente de soulager différentes détresses humaines. Le lundi, elle fait de l?écoute avec les prostituées qui tentent de s?en sortir au centre Chrysalide. Le mardi, elle s?occupe de l?administration à l?Association des parents d?enfants inadaptés de Maurice. Le mercredi, elle aide Monique Dinan et les mères célibataires au Mouvement d?aide à la maternité. Le jeudi, c?est son jour d?aide scolaire aux filles d?une école de Port-Louis et le vendredi, elle anime une classe de valeurs humaines dans une autre école de la capitale.
<B>Encadrer les ados à risques</B>
Estimant qu?elle a encore à donner, Monique projette d?ouvrir un centre opérant entre 15 et 17 heures pour offrir un encadrement étoffé aux adolescents scolarisés à risques. Sa fille Caroline a ajouté une autre dimension à ce projet. «Elle m?a proposé d?ouvrir ce centre le matin entre 9 et 14 heures aux recalés pour leur offrir une formation académique mais aussi artisanale. Le père Souchon a mis le bâtiment CDMO situé vis-à-vis de l?église de l?Immaculée Conception à notre disposition. Il me faut maintenant trouver du mobilier et des équipements, de même que des bénévoles pour animer ces projets ». Elle fait un appel aux instituteurs et enseignants retraités pour qu?ils apportent bénévolement leur aide.
Appelée à dire combien de temps elle se voit continuer sur la voie de l?entraide, Monique réplique : «tant que j?aurais le courage et la santé. J?aurais voulu, si possible, mourir avec mon tablier de service. Mais tout dépend du Très-Haut», ajoute-t-elle en pointant du doigt le ciel?
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