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Satcam, à la vie à la mort?

29 mars 2006, 20:00

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?C?est par sa mort parfois qu?un homme montre qu?il était digne de vivre.? (Francis Ponge)</I>

L?homme est grand parce qu?il a essayé de dépasser sa condition de descendant de coolie, d?ouvrir les portes fermées et d?entrer dans l?histoire et d?être de tous les temps. Les politiciens de tous bords, les journalistes, les personnes de foi différente et les amis usent de mille formules pour le représenter à nos yeux : grand tribun, géant politique, patriote convaincu, homme sage. Son parcours, il est vrai, est riche de grands moments historiques de notre République. La figure de Satcam reste attachée à l?Indépendance du pays en 1968, au Protocole sucre, à la traversée du désert du Parti travailliste. Au cours de ses interviews il parle avec brio de l?indépendance comme l?événement du 20e siècle. Ses confessions à la presse montrent qu?il a été comblé, qu?il a gardé jusqu?à la fin son sens de l?humour et qu?il n?a plus douté de son dernier voyage.

Montaigne dans ses ?Essais 1, 10? écrit, ?Philosopher, c?est apprendre à mourir?. Tendre vers la sagesse en acceptant l?idée de partir, de quitter ses proches ; en d?autres mots, se montrer philosophe. Ses frères Bhoomithre, Deorishi ne parlaient que de l?état de Satcam ces dernières semaines. Les coups de téléphone créaient souvent une tension difficile à supporter. Quand la triste nouvelle nous est parvenue, nous avions beau dire que c?était trop brutal, impensable, il nous a fallu accepter de vivre désormais dans son ombre. Les souvenirs ont commencé à peupler les conversations à la veillée mortuaire.

Son enfance à New-Grove ressemble à celle des enfants des familles très modestes. Arrêtons-nous à quelques détails. Il a fréquenté les écoles de la localité et du district : Notre-Dame du Refuge RCA, l?école de Mare-d?Albert, l?école de Rose-Belle. Mon grand-père ne souhaitait pas voir ses enfants exploiter la terre et en faire fortune. Tous ont pris le chemin de l?école. Mais moins chanceux que son frère Bhoomithre classé 3e aux examens de la grande bourse et admis au collège Royal de Curepipe, il est classé 27e en 1933 pour la Junior Boys? Primary School Scholarship Examination et n?entre pas au collège.

Il prend part à d?autres examens : en 1936 le Monitor?s Certificate, en 1940 il obtient le Second Class Certificate Teacher. C?était l?époque où il ne fallait pas faire preuve de myopie. Tout jeune, Satcam a eu à vivre avec des restrictions car le budget familial était à peine suffisant pour la petite famille. Le 31 mars 1940, un malheur survient. Sahadewoo, leur père, meurt subitement. Bhoomithre quitte le collège et va être le ?father figure? pour ses deux frères et trois soeurs. Il va aussi exercer une influence décisive sur leur parcours.

Eperonné par l?ambition, Satcam veut être avocat. Il faut se sacrifier pour organiser ce départ et favoriser sa carrière. Sweetie, épouse de Bhoomithre, soutenait courageusement ?Chachi? Premila qui a été très patiente pendant l?absence de son époux Satcam. Les dés sont jetés. Satcam est étudiant à LSC (London School of Economics). Quand il réussit, il écrit une lettre en 1953 dans la belle langue de Shakespeare pour exprimer sa gratitude à son frère et use d?une métaphore pour traduire ce succès : ?You are the general and I am the soldier. We have won the battle.? La première manche est gagnée. Au retour, il ne tarde pas à s?aventurer dans la politique et côtoie des gens nourris à toutes les rives.

C?était à la rue Saint-François-Xavier que les relations se cimentaient. Quand les politiciens et agents ou autres ne venaient pas, l?immense cour qui abritait deux maisons était aux enfants. Les voisins ? Heeraman, Moossa, Samsoon, Rostom ? venaient jouer avec la bande de frères, soeurs et cousins. Satcam a été assez indulgent avec nous. Jamais d?explosion de colère. L?ironie était son fort. Il lançait quelques pointes aux enfants qui n?avaient pas eu les notes voulues ou qui n?avaient la tête que dans les jeux et flâneries. On pouvait se prélasser dans la varangue et lire ses revues Historia, ses magazines Paris Match et consulter ses livres.

L?ouvrage qui m?avait le plus marquée était Le juif errant d?Eugène Sue. La bibliothèque croulait de livres. Chachi était dépassée parfois. Mais Satcam était un grand érudit. Sans les livres, la chambre attenante à la varangue aurait perdu son cachet. La cuisine coloniale a été aussi un lieu d?intimité. Il aimait bien qu?on lui tienne compagnie quand il mangeait son curry de bouc ou de poulet. Moment où on était attentif à ses récits de voyage. Il aimait être entouré et a emporté avec lui à Quatre-Bornes ses souvenirs des rues Saint-François-Xavier et Bancilhon. A la suite des bagarres raciales de1968, le déménagement vers Ward IV a été inévitable.

Tout séduisant que le quartier soit, il a imposé un autre mode de vie. Ce n?était plus la varangue ni la cour et non plus la cuisine qui servaient à réunir. Sous l?arbre de bilimbi ou la chambre de Dadi, on discutait de la politique, des problèmes familiaux. Le temps inexorable a vu les grands partir pour des études. A chaque départ comme lors de chaque fête, la photo de famille était un rituel : ma grand-mère, Dadi, était au milieu des oncles, tantes ou cousins. Satcam prodiguait ses conseils. Quand il venait en Europe, il cherchait à rencontrer tel frère et tel cousin. Lui seul était le trait d?union à l?époque entre la famille au pays et la génération qui étudiait. Il était imprégné de l?esprit de famille. Il est resté le mentor pour nous.

Quatre Bornes l?a rapproché de ses deux frères. Chaque mercredi ou samedi, Satcam faisait un saut à l?avenue des Palmiers. Myrta, dont le dévouement est exemplaire, l?accompagnait dans tous ses déplacements. Elle a été là à son chevet jusqu?au dernier moment où Satcam a levé la main en signe d?adieu. Myrta est une habituée du bazar. Elle prenait soin d?acheter ce que son époux aimait. En attendant le retour de son frère et de Myrta, Satcam s?installait dans le fauteuil du salon. On lui donnait tous les journaux qu?il épluchait. Quand je lui proposais de partager le briani ou les dhollpuris, il avouait n?avoir pas faim. Il emportait le plat cuisiné chez lui. Il avait maigri et son costume en tweed qu?il a longtemps gardé était devenu trop ample. Sa canne lui était indispensable. Les signes du dégradé, il savait fièrement les masquer.

Satcam pressentait sa fin. Il savait. Comme l?a dit Eugène Guillevic, ?On ne possède rien, jamais qu?un peu de temps?. Les proches ne vivent plus qu?avec cette vérité : Satcam a rejoint l?au-delà.

Shakuntala BOOLELL

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