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Sans soutien, pas de succès

15 février 2007, 20:00

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Jusqu?à la fin des années 80, réformes signifiaient principalement davantage de démocratie et renforcement de l?Etat providence. Depuis le début des années 90, les réformes visaient prioritairement une adaptation graduelle de notre système économique pour faire face aux défis de la mondialisation. Le refrain est connu. Effacement des préférences, déliquescence de certains services publics et des charges sociales jugées trop lourdes. En un mot, la réforme économique, celle qui met l?économie mauricienne en règle avec les ukases des institutions financières internationales, passe par une réforme de l?Etat.

C?est la politique mise en place par les décideurs économiques à l?Hôtel du gouvernement depuis juillet 2005. Une politique soutenue par le secteur privé, rejetée par les syndicats avec en arrière-scène une contestation occasionnelle de la rue. L?éventuel départ de Rama Sithanen du ministère des Finances fait désormais craindre le pire au sein du secteur concurrentiel. La réforme sera-t-elle remise au placard ? Encore faut-il savoir ce qu?on comprend par ce vocable de réforme.

?La réforme est une transition. C?est une phase d?adaptation pour réussir dans un nouveau modèle de développement économique. Avec la réforme, on prend un tournant pour aller dans une autre direction. Cela exige un renouvellement des méthodes de travail. Forcément, dans un virage, il faut plus de rigueur et de sacrifice, un effort additionnel. Mais c?est effort économique à un moment donné jusqu?à l?entrée dans le nouveau modèle?, explique Gilbert Espitalier-Noël, qui gère le dossier du développement foncier à Mon- Désert-Alma.

Une définition que le syndicaliste Jack Bizlall reprend avec des nuances. Pour lui, ?la réforme équivaut à un changement à quelque chose qui n?est pas idéalement correct. On réforme quelque chose qui pose problème?. En outre, il estime que la réforme est une réponse critique à une situation qui nécessite un changement. Il relève également ?d?un mal idéologique dont souffrent les intellectuels mauriciens qui font de la réforme une finalité alors que c?est un moyen?.

<B>?Tout système a besoin d?évoluer?

Il est un fait que lorsqu?on parle de réforme à Maurice, on comprend principalement réforme économique conjuguée avec rigueur. Jack Bizlall note que le haut-le-coeur du secteur privé à l?annonce d?une éventuelle démission de Rama Sithanen comme ministre des Finances démontre que les réformes ont été récupérées par le monde concurrentiel.

Pour Gilbert Espitalier-Noël, le problème se pose autrement. Les réformes en cours ne sont pas seulement souhaitables, mais nécessaires. Un certain modèle économique jusqu?à la fin des années 80 a fait ses preuves. ?Mais tout système a besoin d?évoluer. Une évolution qui doit comprendre l?ensemble des acteurs. Il faut que les entreprises qui sont affectées ou qui voient de nouvelles opportunités puissent bénéficier d?une souplesse pour s?adapter aux réformes. Une adaptabilité dont doivent aussi faire preuve les salariés en comprenant que le style de travail est différent de celui du passé», déclare Gilbert Espitalier-Noël.

Question de style mais aussi question de durée. Gilbert Espitalier-Noël identifie quatre grandes phases de réformes à Maurice. La première consiste en l?émergence après l?Indépendance d?un secteur industriel d?import de substitution. Les années 80 et 90 consacreront le développement d?une industrie d?exportation. Durant les années 90, c?est le secteur des services qui devient un objectif prioritaire. ?Aujourd?hui, nous nous retrouvons avec un modèle économique de très haute intellectualité avec accent sur l?éducation, la formation et la technologie informatique, entre autres?, souligne-t-il à ce chapitre.

Chaque phase de réforme s?inscrit, insiste Gilbert Espitalier-Noël, sur le court terme. ?Chaque étape implique des restructurations, dont des restructurations organisationnelles, engendrant des difficultés sociales. Il est important que chaque transition vers un nouveau modèle se fasse avec un accompagnement venant des autorités?, assure-t-il.

Un accompagnement qui ne parvient pas toujours à leurs destinataires, estime Jack Bizlall qui note un dysfonctionnement majeur dans le présent modèle de réforme. ?On demande de payer comme cela se pratique dans les pays riches alors qu?ils sont eux-mêmes rémunérés au tarif des pays pauvres?, maintient-il à cet effet. En un mot, on pratique l?économie de marché dans une société qui n?est pas une société de marché.

Face à l?impératif économique se dressent toutefois des contraintes politiques et sociales. Le marché est roi. Mais ce n?est pas le marché qui fait triompher les politiques aux consultations populaires. Ce n?est pas non plus le marché qui prend en compte les aspirations sociales des couches vulnérables de la société, celles-là mêmes qui constituent le principal réservoir d?électeurs.

C?est une vision technicienne de l?économie qu?a démontrée Rama Sithanen. Permettant également des interprétations un peu hâtives de part et d?autre. Pour l?économiste Pierre Dinan (voir interview), l?adhésion du secteur privé à la politique de Rama Sithanen démontre surtout que ce dernier est perçu comme ?l?artisan d?une nouvelle politique économique où il y a un réel effort de rigueur?. Une telle identification entre une politique économique et le secteur concurrentiel provoque irrésistiblement l?ire du monde syndical.

?Il ne faut cependant pas confondre social avec salarié. Il y a aussi des personnes qui ne travaillent pas, les handicapés, les retraités, ces enfants d?aujourd?hui qui seront les adultes de demain? pour lesquels il faut ?uvrer. Je plaide par conséquent pour une finance publique saine qui permettra une politique sociale ambitieuse destinée aux nécessiteux?, dira l?économiste.

La question se pose aussi de savoir si on peut conduire une réforme sans une mutation de la classe politique. A ce titre, le clivage qui se vérifie dans de nombreux pays entre réformateurs et conservateurs est significatif de l?incapacité de certains politiques à s?adapter à un régime économique qui n?autorise plus le populisme et l?électoralisme. Cette opposition se vérifie à Maurice également. On a pu le constater avec certains parlementaires de la majorité ramenant continuellement le débat entre le secteur privé qui profite des réformes et les pauvres qui en souffrent.

C?est le rôle de l?Etat qui est ainsi en jeu dans ce réformisme version revisitée par le monde globalisé. Ouverture, ciblage des aides, modernisation de l?Etat, rationalisation des services publics, plus grande compétitivité dans le secteur concurrentiel, redéfinition du principe d?emploi à statut? La réforme aujourd?hui fait sauter en éclats des décennies de pratiques et de convictions.

C?est justement en période de transition qu?il est plus difficile de se réinventer.

<B>Nazim ESOOF

<B>Ce qu?en pense la Banque mondiale</B>

La réforme économique ne peut aboutir sans l?adhésion du grand public. C?est la conviction exprimée par la Banque mondiale (BM). A la BM, on explique que de manière générale, les gouvernements confèrent cette mission aux agences de communication. Ce recours aux professionnels de la communication est nécessaire parce que le concept de réforme demeure flou pour le grand public. Une étude réalisée par la BM auprès des hauts fonctionnaires et des représentants de la société civile de 60 pays en développement et des économies émergentes confirme que la méconnaissance du concept est le principal obstacle à la réforme économique. Ce qui automatiquement entraîne une absence de consensus. De ce fait, une communication faible, le manque de compréhension du public et de consensus sont, selon la BM, les trois principales causes qui font échouer des réformes. Une communication lacunaire a été, précise l?institution financière internationale, à la base des difficultés rencontrées par le programme de privatisation mis en place au Kenya vers le milieu des années 90, au Vénézuela à la fin des année 80 et en Côte d?Ivoire, entre autres. La BM reconnaît que les réformes remettent en cause des pratiques immémoriales et qu?à ce titre, elles commandent que le public change de mentalité. Elle admet aussi qu?il est difficile de faire passer des réformes des systèmes de pension, des privatisations d?organismes étatiques, de l?enlèvement des subsides sur des commodités de base. Afin de surmonter les réticences face aux réformes, la BM a mis en place son propre Development Communications group afin d?aider les pays qui sont engagés dans des projets de réforme. Il faut savoir que pour être bénéficiaire des aides financières et de l?assistance technique de la BM, un pays doit réformer son secteur public et s?engager dans une politique de privatisation, entre autres.

QUESTIONS À?

<B>Pierre Dinan Économiste

Quelle définition possible de ce terme de réforme ?

C?est ce qui permet de donner à une économie un nouveau profil, de nouvelles activités, de nouveaux moyens pour faire face à un environnement qui change et qui résulte, pour nous à Maurice, en une élimination des préférences dont nous jouissions. C?est un processus externe d?adaptation qui nous est imposé. La réforme est d?origine économique mais pas qu?avec des conséquences économiques.

Quelles sont justement les dimensions politiques et sociales de la réforme ?

L?économie n?est pas un vase clos. Elle a, en effet, des résonances politiques et sociales. Pour qu?une réforme se réalise, elle a besoin de ressources humaines. C?est d?autant plus notre cas que notre principale force se trouve en nos citoyens. L?impact social se vérifie par le nécessaire ajustement des mentalités à la nouvelle situation. Nous avons, pour notre part, été habitués à des préférences et protections internationales. Ce sont des protections que nous avons reproduites sur le plan interne. Ce qui explique les incitations pour certains secteurs, les subventions, les subsides. Hélas, aujourd?hui, avec la disparition des préférences internationales, nous ne pouvons plus soutenir les protections intérieures.

Est-ce que les couches sociales les plus vulnérables sont condamnées à subir seules la réforme ?

Toute réforme est pénible. Et plus on est petit, plus c?est difficile à supporter. Mais je crois qu?on fait un mauvais procès en disant que la réforme se fait aux seuls dépens des petits. Les personnes avec un peu plus de moyens doivent aussi faire des efforts.

Avez-vous l?impression que les Mauriciens savent ce qu?est la réforme ?

Un certain nombre de personnes commencent à comprendre. Mais le message n?est pas encore vraiment passé. Les leaders politiques ont un rôle important à jouer en ce sens.

Existe-t-il un autre modèle de développement que celui imposé par l?Organisation mondiale du commerce (OMC) ou la Banque mondiale ?

L?origine première est le fait de la mondialisation dont le moteur est l?OMC. Je ne critique pas les dirigeants mauriciens qui ont signé le traité de Marrakech. On pouvait difficilement ne pas se joindre à l?OMC. Qu?on l?aime ou pas, on ne peut être en dehors de ce grand mouvement parce qu?on ne peut pas se tenir. Nous sommes dans une situation où nos finances publiques se retrouvent en mauvais état. C?est le résultat des gestions manquant de rigueur depuis une dizaine d?années. Les réformes en cours visent à corriger des anomalies dont le déficit budgétaire, entre autres. Que peut-on faire ? Les aides des instances internationales comme le FMI ou l?Union européenne sont soumises à certaines conditions. Nous pouvons certes refuser ces aides. Mais pouvons-nous nous permettre de revivre ce que nous avons connu en août 1979 où nous n?avions qu?une ou deux semaines de réserves pour importation. La conséquence quelques semaines plus tard, il faut se le rappeler, a été la dévaluation de la roupie.

Propos recueillis par N.E.

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