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Saint-Elme Leduc accuse la Compagnie des Indes de duplicité à l?égard de Dupleix

23 novembre 2003, 20:00

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LA PRÉCÉDENTE chronique n?ayant pas été tendre pour Dupleix, un souci d?objectivité incite à faire plus ample connaissance avec ce dernier. Saint-Elme Leduc est tout éloge pour lui, tout en regrettant les grandes choses qu?il aurait pu avoir réalisées avec Mahé de Labourdonnais, si seulement ces deux administrateurs hors pair avaient pu s?entendre et travailler ensemble. Saint-Elme Leduc va même plus loin quand il imagine les pensées que Dupleix a pu avoir, avant son décès, pour la ?fin malheureuse de Labourdonnais? et les regrets qu?il a pu avoir ?au fond de son c?ur pour la fatale désunion qui a régné entre eux?. Il conclut : ?Ah ! si ces deux hommes se fussent entendus, à quelle hauteur se fût élevé le nom français dans les Indes et quelles statues n?aurait-on pas dressées à ces deux illustres Français?. Barchon de Penhoën avait dit : ?La France n?envoya jamais dans l?Inde un plus grand administrateur, un plus habile homme d?Etat que Dupleix?. Saint-Elme Leduc partage cet avis : ?Voici incontestablement, le plus habile politique qu?aucune nation n?ait envoyé dans les Indes. C?est lui qui, le premier, a montré à l?Europe étonnée la fausse grandeur du Mogol?, devant qui tout le monde tremblait avant son arrivée. Il aurait donné à la France la souveraineté de ce vaste empire, si la Compagnie des Indes, dont il était le mandataire, avait eu pour directeurs des hommes honnêtes et éclairés et si la politique de ce temps n?avait pas été livrée aux intrigues des courtisans. Il ajoute même : ?Les Clive, les Warren-Hastings, les Wellesley n?ont dû leur célébrité qu?en suivant, pour la nation anglaise, les plans tracés par Dupleix pour la France?. L?ignominie dont fut coupable la France de Louis XV et de la marquise de Pompadour à l?égard de notre Labourdonnais, n?est rien comparée à celle infligée, pendant une décennie, à son égal, Joseph François Dupleix. Sa vie, ses hauts faits et sa vision de la présence française aux Indes sont sa meilleure défense et méritent le pardon que nous lui devons pour la mesquinerie dont il fit preuve à l?égard de Labourdonnais.

Joseph François Dupleix voit le jour, le 1er janvier 1677, à Landrecies, ville de 4 200 habitants sur la Sambre, à 12 km au Nord-Est de Cateau-Cambrésis, et chef-lieu de canton du département français du Nord. Il est donc de deux ans l?aîné de Labourdonnais. Il est le fils de François Dupleix, fermier général et directeur de la Compagnie des Indes, et d?Anne-Louise de Massac. Son père veut faire de lui un commerçant.

Pour le détourner de son penchant pour les arts et les sciences exactes, il l?embarque, en 1715, sur un navire de la Compagnie. En 1720, il devient membre du conseil supérieur de Pondichéry et commissaire des guerres. En 1730, on le nomme gouverneur de Chandernagor, une ville située à 40 km au nord de Calcutta. Il assure la prospérité de ce futur comptoir français. Parallèlement, il se livre à des activités commerciales personnelles (cabotage Inde en Inde) et sa fortune s?accroît à tel point qu?il peut prêter d?importantes sommes à la Compagnie. La fondation du comptoir de Patna ajoute encore à sa prépondérance naissante.

La princesse Jeanne

En 1741, il épouse Jeanne Albert, une Française de naissance mais aussi descendante de la famille portugaise de Castro et veuve de M. Vincent, conseiller de la Compagnie. Femme de courage et d?esprit, elle maîtrise plusieurs langues indiennes et sera d?une grande utilité à son mari dans ses relations diplomatiques avec les princes et maharadjahs indiens. L?Inde la connaît sous le nom de Jâs Begam ou Joanna Begum (la princesse Jeanne). Les succès de Dupleix à Chandernagor lui valent d?être appelé à gouverner Pondichéry, port sur la côte de Coromandel, à 140 km au sud de Madras. Il devient gouverneur général des établissements français aux Indes et veut y étendre la domination française. Il rêve d?une administration française sur la plus grande partie de la Grande Péninsule, mais avec l?aide des princes indiens. Il espère même faire accepter la suzeraineté de la France par le Grand Mogol lui-même, tout en sachant devoir faire face à l?impitoyable rivalité anglaise. Il sait la guerre inévitable entre les ambitions anglaises et françaises aux Indes et s?y prépare en créant autant de forces militaires françaises possibles, tout en s?assurant de l?appui d?alliés locaux.

Le conflit éclate en 1745, en pleine Guerre de la Succession d?Autriche. Labourdonnais reçoit l?ordre de monter une escadre et de se porter au secours de Dupleix. Il arrive à Pondichéry le 6 juillet 1746. Dupleix le reçoit en sauveur et lui donne l?ordre d?attaquer Madras, le Londres indien, afin de consolider la présence française.

France Staub (dans l?Affaire de Madras, La Gazette des Iles, No 27, juin 1990) situe clairement le clivage entre ces deux illustres administrateurs : Labourdonnais, le lion dépourvu de diplomatie, est protégé par Orry, Falvy et par le cardinal de Fleury. Dupleix, le renard sachant cacher son égoïsme et son hypocrisie sous ses bonnes manières, est, quant à lui, protégé par Louis XV et la marquise de Pompadour. Chacun se prévaut de la supériorité hiérarchique que lui octroient ses protecteurs. Orry défend à Labourdonnais de conserver tout établissement conquis. Il se prévaudra de cet ordre qui va à l?encontre de celui que lui donne Dupleix et qui est de conserver Madras en cas de conquête. La malaria tierce-maligne, la plus funeste des trois formes de paludisme, contractée à Madagascar et que Labourdonnais et la plupart de ses hommes d?équipage et de troupe portent à leur insu dans leurs veines, fera le reste, les périodes de fièvre et d?abattement alternant avec d?autres permettant une meilleure jouissance de leurs forces et lucidité.

Les échanges de coups d?épingles se multiplient, lors des préparatifs de la prise de Madras. Les ordres assurés par Dupleix sont (volontairement ?) vagues et ambigus. Le 1er mai 1746, Dupleix fait état pour la ville de Madras d?une éventuelle rançon d?un million de pagodes (pièces de monnaie, à l?effigie de Laksmi, valant 3,5 grammes d?or et émises au milieu du XVIIIe siècle à Pondichéry). Labourdonnais s?en souviendra et Dupleix l?oubliera.

Ordre de destitution

Le 21 septembre 1746, le gouverneur anglais de Madras, Nicolas Morse, capitule et réclame une rançon que Labourdonnais accepte. Averti, Dupleix multiplie les embûches. Labourdonnais s?emporte : ?Nul ne commande ici que le roi dont je porte les ordres?. Mais plus haut que Louis XV, il y a la marquise de Pompadour qui obtient la tête des protecteurs de Labourdonnais : le cardinal de Fleury et MM. Orry et Falvy. Labourdonnais sait la partie perdue et prépare son départ. Dupleix le laisse s?en aller, révoque le traité de rançon et refuse de rendre Madras aux Anglais.

De tous les hauts faits de Labourdonnais lors de la prise de Madras, ses détracteurs retiennent surtout une déclaration du gouverneur anglais, Morse, et du conseiller juif, Monson, à l?effet qu?une somme de 100 000 pagodes fut remise de main à main à Labourdonnais. Aucune preuve écrite à cet effet. Morse et Monson refusent d?être confrontés à Labourdonnais, à Paris. Barnwell concède, après avoir étudié le dossier de la prise de Madras à India House à Londres, qu?il peut s?agir d?un ?prize money? offert à Labourdonnais pour le remercier de diverses bontés particulières lors de la prise de Madras et visant à protéger les biens des particuliers.

Labourdonnais parti, plus rien ne s?oppose à l?ascension de Dupleix mais elle lui sera finalement fatale car s?il rêve d?empire colonial français aux Indes, les directeurs de la Compagnie, les ?épiciers parisiens?, ne pensent qu?aux profits à court terme. Dupleix doit aussi faire face au nabab indien du Carnatic (région du Dekkan sur la côte occidentale, au sud de l?Inde, et correspondant plus ou moins à l?Etat actuel du Karnataka). Il parvient à vaincre l?armée du nabab à Saint-Thomé. Il résiste non sans peine à une attaque de l?escadre de Boscawen. Après la signature du traité d?Aix-la-Chapelle, il consolide son emprise sur le sud de la Grande Péninsule en s?assurant du contrôle de plusieurs principautés indiennes. Il rencontre un premier échec important à Trichinopoly ou Tiruchirapalli (ville du Tamil Nadu, à 290 km au sud-ouest de Madras) où s?est réfugié un protégé des Anglais. Dupleix réclame en vain des secours car Paris veut faire la paix avec l?Angleterre et ses intérêts européens l?emporteront sur ses acquis aux Indes. Paris envoie en Inde, non pas les secours attendus par Dupleix mais Godeheu, un commissaire extraordinaire, qui anéantira rapidement son ?uvre. Godeheu reçoit l?ordre de destituer Dupleix. Il refuse de régulariser ses comptes avec la Compagnie et séquestre les revenus destinés à rembourser ses avances. Il est embarqué presque de force, le 12 octobre 1954, à bord d?un navire en partance pour la France. Paris prend pour un aventurier et un tyran ambitieux, un visionnaire et un administrateur capable de lui offrir sur un plateau le plus bel empire colonial qui soit.

Il nous reste à imaginer ce qu?aurait pu donner à la France un Dupleix servant sous les ordres d?un Louis XIV ou d?un Napoléon qui l?auraient comblé d?honneur et de récompenses. Il n?eut droit qu?aux injustices et à l?ingratitude dont l?abreuvent les suppôts de la Pompadour. Surjit Mansingh observe ceci dans son Historical Dictionnary of India : ?Dupleix?s successes were diluted by lack of support from Paris?.

Le génie de Dupleix consiste à avoir compris avant ses rivaux qu?un comptoir commercial ne peut assurer des bénéfices suffisants que s?il dispose d?un territoire adjacent aux revenus pouvant compenser les risques commerciaux. Plus grand est ce territoire et plus grands seront les revenus, les profits et les possibilités d?investissement. Saint-Elme Leduc estime que la Compagnie des Indes doit à Dupleix, au moment de sa destitution et de son retour forcé en France, quatre millions et demi de livres, et à ses amis et à lui trois autres millions. D?autres sources font état d?une dette totale de treize millions de livres. La Compagnie déclare ses réclamations non recevables sous prétexte que seul le Conseil Supérieur de Pondichéry est chargé des recettes et dépenses. ?Quels fripons que ces directeurs !? commente Saint-Elme Leduc.

On insinue même qu?il peut s?estimer heureux de n?être pas retourné en France les fers aux pieds. Il a pourtant apporté à la Compagnie une dizaine de millions de livres de bénéfices nets. A son arrivée à Lorient, ses effets sont mis sous séquestre. On force ses serrures. Il veut poursuivre la Compagnie. Louis XV donne l?ordre d?arrêter le procès. Pendant neuf ans, il rédige en vain des mémoires explicatifs. On le réduit à l?humiliant métier de solliciteur. On le traite comme le plus vil des hommes. Le peu de biens qu?il lui reste est saisi.

Il meurt à Paris, comme Labourdonnais, un 10 novembre mais une décennie après (1763) et connaît, comme lui, une fin de vie la plus ignominieuse qui soit.


?L?ignominie dont fut coupable la France de Louis XV et de la marquise de Pompadour à l?égard de notre Labourdonnais, n?est rien comparée à celle infligée, pendant une décennie, à son égal, Joseph François Dupleix. Sa vie, ses hauts faits et sa vision de la présence française aux Indes sont sa meilleure défense et méritent le pardon que nous lui devons pour la mesquinerie dont il fit preuve à l?égard de Labourdonnais.?

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