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Sacraliser la littérature

6 juin 2004, 20:00

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On ne saurait vraiment dire si la littérature et le sacré font toujours bon ménage, même si leur rapport ne date pas d?hier ? le plus ancien texte sacré connu à ce jour étant celui des Veda de l?Inde. Mais dans tous les cas, l?union sacrée, si elle ne rend pas justice à l?univers des lettres et au monde mystique de manière équitable, doit bien profiter à l?un au détriment de l?autre, surtout depuis que les écrivains profanes ne s?occupent plus du sacré, déjà chez Boileau dans son Art poétique.

Sans vouloir rejoindre les partisans de l?art pour l?art qui, à l?instar des Parnassiens, prônent un absolu littéraire, ou, dans l?autre extrême, les révoltés de la littérature de l?engagement qui ne veulent mettre les belles lettres qu?au service d?une cause, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que l?union de la littérature avec le sacré a souvent, mais pas toujours, quelque chose de pas très? catholique.

Qu?une fiction romanesque ait pour fondement une conviction religieuse, qu?une poésie soit construite à partir d?une légende mythique et sacrée d?un dieu, qu?une ?uvre ait pour source une conversation divine, tout cela n?a rien d?anormal. Si la littérature relève des sciences humaines auxquelles appartiennent plusieurs autres disciplines voisines, comme la philosophie, la sociologie, les sciences du langage, la linguistique, entre autres, et qui s?influencent mutuellement, elle maintient tout aussi bien un rapport de réciprocité avec la théologie dans sa dimension absolue.

Si l?opposition du sacré et du profane fonde les traditions littéraires occidentales, c?est parce que cette même littérature occidentale a pour ancêtres les textes fondateurs d?Homère et la Bible. Seulement, dans leur rapport d?opposition ou de convivialité, ce qui est en jeu, c?est l?identité même de la littérature. Si l?Ecriture sainte exerce une commande sur la fiction littéraire, de quelque manière que cela soit, elle donne à la littérature son identité sacralisée. La littérature devient alors la voie du salut et les livres le moyen par lequel Dieu devient visible à l?homme.

Ce faisant, le sacré atteindra son objectif, du moins en apparence, et donnera par la même occasion à la littérature sa destinée. Celle-ci se retrouve dotée d?une fonction missionnaire. Elle devient servante fidèle de l?autre et est décapitée de sa dimension d?avenir. Chaque début de livre annonce la fin qui correspond à la volonté divine. La fiction n?a plus de liberté. Elle s?enferme dans un mode de vie tout tracé. La littérature n?est plus libre. La littérature n?est plus.

Ainsi, le sacré a pour fonction de tuer la littérature, en la dépouillant de ses substances fondamentales, pour pouvoir prendre sa place et survivre. Parasite, sangsue, le sacré se regorge du sang verbal pour se faire être. Quand il aura fini de bouffer le langage, de le réduire à néant, c?est la conscience de l?homme qu?il tentera de posséder dans son intégralité. Mais là, il ne fera pas marche arrière. A surveiller donc de près.

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