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Roupie forte, faible ou compétitive? Faites vos jeux !

23 février 2005, 00:00

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Je ne me souviens pas exactement qui de Gladstone ou Disraeli, tous deux Premier ministres de sa gracieuse majesté la Reine Victoria, avait fait la réflexion suivante à la fin du 19ème siècle : ?Il y a deux choses qui rendent les hommes fous : les femmes et ? la politique monétaire!? Je me garderai bien de faire des commentaires sur la première partie de sa réflexion ( gender sensitivity oblige, quoique beaucoup diraient que les choses n?ont guère changé depuis) car ce n?est pas le sujet de cette rubrique.

Il est par contre étonnant de constater qu?il y a de cela plus d?un siècle, la monnaie faisait déjà perdre la raison aux hommes. Et à l?époque, il n?y avait ni inflation, ni marché des changes, ni bourse des valeurs ou spéculation financière. Qu?en est-il aujourd?hui, avec la complexité grandissante de l?ensemble d?actions, d?institutions et de mécanismes qui aboutissent à la valeur d?une monnaie? Eh bien, la folie a progressé dans les mêmes proportions, à tel point que l?ensemble de l?humanité (à l?exception de quelques tribus perdues en Amazonie et ailleurs et, tenez, notre chère Agaléga) a développé un tel engouement pour la chose qu?elle ne se rend pas compte que la monnaie n?est qu?une illusion. Elle n?est qu?une représentation d?une réalité que personne ne maîtrise, véritable Matrix, telle que les frères Wachowski ont essayé d?illustrer à l?écran.

Quelle idée saugrenue, vous vous dites probablement, en tâtant vos billets de banque dans votre poche et en pensant aux bienfaits matériels et biens réels qu?ils peuvent vous apporter ? Où est l?illusion?

?<B>Des jetons dans un casino</B>

Imaginez un moment que Maurice est un grand casino et que les billets de banque que vous détenez sont en fait des jetons (d?ailleurs, leurs différentes couleurs ne sont pas lointaines de celles des vrais jetons de casinos) et que toutes les opérations auxquelles vous vous livrez, qui impliquent un échange de monnaie, se feraient en fait avec des symboles sans valeur intrinsèque, paper money ou plastic money dans la forme mais ?monnaie de singe? en réalité. D?ailleurs, notre environnement ?réel? et celui du casino ont ceci en commun qu?en fin de compte les jetons, quelle que soit leur forme, se retrouvent toujours à la ?banque? (c?est toujours la ?banque? qui finit par récupérer les jetons dans les casinos et les banques font de même avec les billets).

Si votre confiance dans les billets de banque et autres formes de monnaie n?est toujours pas entamée, réfléchissez à ce que vous faites quand vous partez en voyage hors du territoire mauricien. La monnaie nationale n?ayant pas cours dans les pays que vous projetez de visiter, vous échangez les roupies contre d?autres monnaies. Quelle ressemblance avec les jetons que vous échangez à la caisse d?un casino contre des roupies, car les jetons n?ont pas cours sur le reste du territoire mauricien!

Avançons davantage dans ce monde d?illusions. Alors qu?à la sortie d?un casino, vous vous confortez en pensant échanger des jetons pour de la vraie monnaie, l?échange de la roupie contre une monnaie étrangère interpelle non seulement sur le caractère de cette ?vraie? monnaie nationale, réduite à l?état de jetons, mais, plus dramatiquement, pose la question de la nature des autres monnaies. Vous découvrez alors avec effroi que ce n?est qu?un échange de jetons émis par différents casinos! ?Matrix revisited? !

En substance (sans jeu de mots!), ce sont les conditions d?échange de ces illusions monétaires qui constituent le taux de change qui polarise tant d?attention.

?<B>Le taux de change</B>

Bien entendu, les praticiens de la politique monétaire, grâce à des formules savantes, essaient de démontrer que le taux de change entre deux pays est la résultante d?un ensemble de relations complexes entre les niveaux respectifs des prix intérieurs des biens et services, de la croissance de la masse monétaire, des taux d?intérêt, du déficit de la balance des paiements, du déficit budgétaire ou encore du taux de croissance du PIB. Mais en fait, toutes ces démonstrations s?épuisent à expliquer la variation du taux de change plutôt que sa détermination et, généralement, ces explications sont ex post, comme beaucoup de théories économiques, les prévisions butant sur une réalité qui refuse de se laisser enfermer dans les théories. Il ne peut y avoir meilleure illustration du désarroi de l?analyse théorique sur le taux de change que l?annonce faite, il y a quelques années par l?hebdomadaire économique, The Economist, qu?il ne s?aventurerait plus à commenter l?évolution des taux de change dans sa rubrique Economic Focus, tant la réalité échappait à la théorie sur le taux de change. Il est vrai qu?à l?époque l?évolution du rapport entre le dollar américain et le yen japonais rendait gaga bien des initiés.

Depuis, je n?ai pas l?impression que The Economist a changé d?avis. Ils ont bien raison car, comme nous l?avons vu plus haut, les monnaies et les relations entre elles représentent une vaste nébuleuse que personne ne peut contrôler. Toute action doit se limiter à la marge car personne ne peut aller au-delà. Savez-vous, par exemple, que le public mauricien détenait, à la fin de 2004, moins de Rs 10 milliards de monnaie entre ses mains alors que la masse monétaire s?élevait à Rs 145 milliards. Pour reprendre notre exemple du casino, le public mauricien a confié plus de Rs 100 milliards (la totalité de la masse monétaire n?appartient pas au public mauricien) à la ?banque? du casino et on lui a donné moins de Rs 10 milliards de jetons. Imaginez que le public décide de passer à la caisse, la banque du casino saute pour de vrai. Et si les Mauriciens décidaient d?aller jouer ailleurs et demandaient d?échanger leurs jetons, la Banque de Maurice ne disposerait que de Rs 52 milliards de jetons étrangers et, en plus, le gros de ce montant sous des formes pas facilement distribuables aux individus. Enfin, scénario d?un film de science-fiction, les habitants de la Terre sont obligés d?aller jouer ailleurs, la planète devenant invivable, quels jetons pour le voyage? Les devises et les taux de change sont probablement les éléments les plus insaisissables de l?architecture économique.

Est-ce à dire qu?on n?a aucune prise sur la valeur des monnaies et des taux de change? Pas tout à fait. Les banques centrales, en tant que gardiennes du temple (des jeux), agissent de deux manières. La première consiste à influencer de manière relativement limitée l?évolution du taux de change avec les deux principaux instruments qu?elles ont à leur disposition: le taux d?intérêt (le rendement sur les jetons) et l?intervention directe sur le marché des changes (pour modifier l?offre ou la demande d?un jeton particulier). Mais cette intervention est vraiment à la marge car ici il y a une catégorie de joueurs, les cambistes, qui s?a- musent à échanger des jetons, alimentant un désordre permanent. Il n?y a qu?à voir l?évolution du taux de l?euro par rapport au dollar américain depuis son lancement pour comprendre à la fois l?impuissance des banques centrales (dont les efforts conjugués ne peuvent empêcher l?euro de tomber au niveau de 0,85 dollar) et l?absence de tout rapport avec l?évolution des fundamentals des économies américaine et européenne.

Par contre le deuxième rôle des banques centrales est beaucoup plus important : celui de préserver la confiance dans les systèmes monétaires et de change et d?assurer son intégrité. Curieusement, malgré le fait qu?ils ont encore moins de moyens pour influencer le taux de change, ils s?en sortent mieux. Comment assurer que cette nébuleuse fonctionne malgré tout et n?explose pas? Conscientes des limites de leur action dans le réel, les banques centrales maintiennent cette vaste illusion en jouant elles-mêmes aux illusionnistes. Grâce à une mise en scène dont ils ont seuls le secret et un exercice de communication qui frise la révélation des textes sacrés, ces prophètes des temps modernes entretiennent la foi de leurs sujets dans le bien-fondé de leur système et leur maîtrise de ce système.

C?est M. Alan Greenspan, patron de la Federal Reserve Bank des États-Unis, qui joue le mieux ces numéros d?illusionnistes. Ses interprétations sont telles que son auditoire reste suspendu à ses lèvres et chacun de ses mots analysé pour déceler une quelconque indication sur l?orientation qu?il compte donner à la politique monétaire et, par ricochet, l?évolution du taux de change du dollar.

J?ai lu la semaine dernière un commentaire sur le Gouverneur de la Banque Centrale de Maurice lui reprochant de se comporter ?à la Greenspan ?, au lieu de prendre des mesures concrètes pour s?attaquer à certains problèmes identifiés. De toute évidence, ce critique, qui semble avoir beaucoup d?érudition, n?a pas encore compris qu?en ce faisant, le Gouverneur accomplissait sa tâche la plus ardue : maintenir l?illusion intacte. Après tout, quand on est patron de casino, il faut savoir donner le change!

?<B>Et la roupie ? </B>

Jusqu?au début des années 80, la roupie était rattachée à la Livre Sterling avec une parité fixe. En d?autres mots, c?était un ?re-jeton? de la Livre. En plus, comme la Banque de Maurice centralisait les transactions en devises étrangères et exerçait un contrôle de change, ce n?était vraiment pas du jeu. Avec le détachement de la roupie de la Livre en 1983 et son rattachement à un ?panier de devises?, Maurice avait enfin ses propres jetons. Mais la Banque de Maurice restait seule maîtresse du jeu et pratiquait une politique de change qui se résumait à une dépréciation régulière et modérée de la roupie vis-à-vis des autres devises. Ce jeu un peu simplet avait les faveurs de tous: les opérateurs économiques y trouvèrent leur compte, les travailleurs voyaient gonfler leurs paies (augmentation réelles amplifiées par l?effet monétaire) et le gouvernement voyait ses coffres remplis (tax buoyancy oblige).

En 1994 le ministre des Finances d?alors, pensant qu?on pouvait démocratiser davantage le jeu, car il y avait suffisamment de jetons étrangers pour le faire (au début des années 80, la pénurie de devises était un frein à toute libéralisation) décida de ?suspendre? le contrôle de change. Il est à noter qu?il n?abolit pas le contrôle car les appréhensions étaient vives, surtout du côté de la Banque Centrale qui se demandait : ?C?est quoi ce jeu? ? Avec de nouveaux joueurs un peu maladroits et un patron de casino qui n?avait pas tout à fait maîtrisé ce nouveau jeu, ce qui devait arriver arriva : en 1998, pénurie de jetons américains dans le jeu, colère et protestations des joueurs, panique dans le casino. Et, pour corser le tout, le Gouverneur de la Banque d?antan fait fi de la règle d?or des illusionnistes : il dit la vérité aux joueurs! Il avoue que l?évolution du taux de change de la roupie est hors de son contrôle et dépend du marché! Chute brutale de la roupie, spéculation effrénée et éventuellement limogeage du patron du casino.

Peu de Mauriciens se sont rendus compte de la gravité de cet incident. Nous sommes passés en fait à deux doigts du syndrome chinois qui aurait pu mettre la Banque à nu, faire voler en éclats l?illusion qui garantit le bon déroulement du jeu et nous retrouver aujourd?hui avec un taux de change de la roupie pas loin de celui du dollar zimbabwéen.

La Banque Centrale a mis deux longues années à rétablir une confiance relative dans le jeu en rendant les jetons émis par elle plus acceptables (le taux d?intérêt sur les Bons du Trésor émis par ses soins atteignirent 12 % à un moment où les taux d?intérêt dans le monde tombaient à des niveaux records) et en améliorant la disponibilité des jetons étrangers. Malgré cela, l?engouement pour les jetons étrangers n?a pas baissé, les joueurs détenant aujourd?hui plus du double des stocks qu?ils avaient en 2000 (Rs 20 milliards contre Rs 9 milliards en 2000). La raison principale est que la Banque Centrale a continué la pratique de la dépréciation de la roupie, quoique de manière moins régulière qu?auparavant, maintenant ainsi un attrait pour ces jetons étrangers. Ce qui pose le problème des règles du jeu futures sur la roupie.

?<B>Quelle politique de taux de change? </B>

La suspension du contrôle de change à Maurice, en 1994, a sonné le glas du jeu monotone de la dépréciation mécanique de la roupie des années 80 et 90. En effet, on ne peut pas organiser un jeu où le perdant est connu d?avance. Bien sûr, la Banque Centrale a brouillé les cartes de temps en temps. Mais les joueurs ne sont pas dupes. Même quand le jeu du hasard avait fait que la roupie s?appréciait par rapport à la plupart des devises (résultat de l?ancrage de la roupie par rapport au dollar américain) et que le différentiel des rendements entre la roupie et les autres devises avait atteint des records (le rendement sur les Bons du Trésor offerts au public dépassait les 12 %), le public continuait à miser sur les devises étrangères, le montant dans les comptes en devises restent à la hausse. Les développements récents, avec une dépréciation significative de la roupie, sont venus confirmer leur perception de ce jeu singulier.

D?autres éléments plaident en faveur d?une remise en cause de ce jeu. Considérons en premier lieu l?inflation. Il est grand temps qu?on prenne conscience que dans une économie ouverte comme la nôtre, l?inflation est pour l?essentiel importée, résultat de la combinaison de la hausse des prix dans les pays d?origine des produits importés (matières premières et produits finis) et de la dépréciation continue de la roupie. Le dernier communiqué de la Banque Centrale la semaine dernière, annonçant une hausse de 25 points du Lombard rate pour mieux maîtriser l?inflation, semble irréelle face à la réalité d?une augmentation de 13,6 % de l?indice des prix à l?importation pour le troisième trimestre de 2004, comparé au même trimestre en 2003. Il est vrai que dans le monde des illusions, tout est permis. Mais si la Banque Centrale veut réellement maîtriser la hausse des prix dans un contexte où l?inflation au niveau international remonte sensiblement, elle doit se débarrasser de ce poids lourd que représente la dépréciation continue de la roupie.

Si dans les années 80 et 90 la politique de dépréciation de la roupie faisait le bonheur de tous (comme souligné plus haut, même les ménages y trouvaient leur compte grâce à l?illusion monétaire des compensations pour l?inflation qui gonflaient leurs augmentations de revenu réel), le contexte économique d?aujourd?hui ne se prête plus à ce jeu. Coincé entre des augmentations réelles des prix et une stagnation, voire une baisse dans certains cas, de leur niveau de revenu réel, l?illusion monétaire joue à l?envers, accentuant leur perception des augmentations des prix et de l?érosion de leur pouvoir d?achat, freinant la consommation et envoyant des ondes négatives dans toute l?économie.

Reste la fameuse argumentation de la compétitivité des industries d?exportation, d?où la notion de ?roupie compétitive?. Il est indiscutable que le jeu de la dépréciation continue de la roupie a profité à la fois aux activités traditionnelles tournées vers l?exportation (sucre, textile, tourisme) et, dans une moindre mesure, à l?industrie locale. Et on en a vu une nouvelle démonstration récente avec l?envolée de l?euro qui a été favorable à nos exportations vers l?Europe. Cependant comme nous nous tournons de plus en plus vers une économie plus ouverte, avec un poids croissant du secteur des services, avec l?internationalisation de nos services financiers et boursiers, des investissements étrangers directs beaucoup plus conséquents et une présence accrue des étrangers qui travailleront et vivront sur notre sol, la nécessité d?une roupie beaucoup plus stable se fera de plus en plus sentir. Face aux bienfaits économiques d?une roupie stable, le jeu de la dépréciation ne vaudra plus la chandelle.

Enfin, et c?est le plus important, la valeur de la roupie repose d?abord et surtout sur la confiance des joueurs. L?enquête de la SOFRES de la semaine dernière vient de révéler, encore une fois, que les joueurs mauriciens les plus importants (les chefs d?entreprise) ne sont pas prêts à miser un seul sou sur la roupie (0 %) tandis que 40 % d?entre eux mettraient bien leurs sous sur les jetons étrangers. Cette attitude, somme toute logique, au vu du jeu prévisible de la roupie, est en fait ce qui devrait préoccuper le plus la Banque Centrale.

Pour revenir à notre image de casino, si les joueurs n?ont plus confiance dans les jetons émis par lui, c?est tout le système qui est en danger de s?écrouler. Déjà le manque des jetons étrangers sur le marché commence à rendre les joueurs nerveux. L?impératif doit être de freiner la spéculation contre le jeton national et pour cela rassurer les joueurs que les dés ne sont pas pipés : soit on pratique un vrai flottement de la roupie, avec les risques qui y sont associés, soit, ce que nous trouvons plus approprié dans les circonstances, l?assurance d?une stabilité de la roupie dans le moyen terme. Bien sûr, cette dernière proposition risque d?offusquer la Banque Centrale car, en ce faisant, on va lui demander de ne plus utiliser le taux de change comme un instrument de politique économique, un des jeux virtuels des Banques Centrales.

Mais qu?importe, après tout, ce n?est qu?un jeu!

La suspension du contrôle de change à Maurice, en 1994, a sonné le glas du jeu monotone de la dépréciation mécanique de la roupie des années 80 et 90.

<B>Mahmood CHEEROO</B>

Secrétaire-général Chambre de Commerce et d?Industrie

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