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Rire ?
Le rire est à la mode. Alors, parlons-en. Le rire est vieux comme le monde, puisqu?il est « le propre de l?homme ». Encore que mon voisin avait eu un chien qui riait, prétendait-il. Le philosophe Henri Bergson en a tiré une thèse ? non du chien du voisin, mais du phénomène du rire. Passionnant, comme tout ce qu?écrivit Bergson, On peut donc dire mille belles choses sur le rire ; et on les a dites.
On a ainsi classé le rire selon les variétés de comiques : comique de formes, de mouvements, de mots, de situations, de caractères, bref, selon tout ce qui provoque le rire, grande ressource des clowns et des comédiens. Freud, qui s?est occupé aussi de la question, classe le « mot d?esprit » en trois genres risibles : l?esprit, le comique, l?humour, selon le processus mental que ces formes de rire présupposent.
Cependant, si l?on creuse un peu la question, on s?aperçoit qu?elle est plus complexe, qu?il est malaisé de la cadrer en des classifications où les formes de rires s?interpénètrent. Comment distinguer clairement l?esprit, l?humour, le ridicule, le spirituel, le grotesque, l?amusant, le rocambolesque, etc. Heureusement, quand on rit, on ne cherche pas à analyser nos raisons. Rire un bon coup ça fait du bien ! Car le rire est le meilleur ennemi du stress.
Il y a une vingtaine d?années (déjà !), je publiai un livre intitulé « Le guide des chagrins », ou « Comment tirer partie de ses déconvenues ». J?y passai en revue les plaisantes façons de faire de ses embêtements des ressorts à rebondir, créer du plus avec du moins. Parmi les journalistes qui présentèrent une critique de mon livre, l?un d?eux concluait son article par cette phrase : « Ce livre devrait être remboursé par la Sécurité sociale », propos qui fut repris dans plusieurs émissions de radio. Simple exemple pour montrer que la thérapeutique du rire a toujours été appréciée.
Notre époque qui aime assez faire du neuf avec de l?ancien, redécouvre les bienfaits du rire. Les magazines dans le vent nous conseillent de rire au moins trente minutes par jour ; comme pour la marche à pied, ou la respiration consciente. La nouveauté, me dit-on, serait de rire « sans raison ». Voilà une thérapie qui laisse songeur : comme aimer faire les choses « sans raison » ? En général, vous comme moi, nous préférons rire que pleurer. Encore faut-il n?avoir pas de raison sérieuse de chagrin, et quelque raison de rire, de trouver, ne serait-ce qu?un instant, la vie amusante? Non, pas du tout, me dit-on : le bon rire, c?est le rire gratuit, qui ne cherche pas prétexte à rigolade. Il faut rire pour rire, voilà tout. On se met devant son miroir et, rien qu?à se regarder, on se marre. Je n?ai pas essayé, ça me paraît ardu : tout le monde n?est pas Fernandel ou Charlie Chaplin. Ou le Dalaï Lama, qui dit volontiers : « Mon passe-temps favori ? Rire ! » Ou comme ces femmes qui aiment un homme, simplement parce qu?il est rigolo. Ca paraît un peu court, mais enfin?
Au risque de paraître bien difficile, moi je préfère le rire « avec raison ». Par exemple, avec ce mot de Voltaire : « il faut monter beaucoup d?escaliers pour devenir Pape. » Ou, dans un autre genre, de Robert de Flers (auteur de comédies de boulevard des années 30) découvrant dans l?annuaire la présence d?au moins 365 Laurent, 238 Dupont, 172 Cohen. Il prend le téléphone, appelle un plombier inconnu :
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Monsieur Laurent ?
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M. Laurent n?est pas là. C?est madame Laurent.
? Bonjour madame. Ici l?administration des P.T.T... Nous vous téléphonons parce que nous avons constaté qu'il y avait dans l?annuaire 365 Laurent.
? C'est possible de Monsieur. Et alors ?
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Eh bien Madame, c?est une situation intolérable, vous comprenez ! 365 Laurent, on ne sait plus à qui on parle? L?Administration a donc décidé de faire changer de nom les personnes qui s?appellent Laurent.
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Quoi ? Mais enfin, c?est impossible ! Changer de nom ?
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Hélas Madame, nous avons trop de Laurent dans l?annuaire. Et aussi trop de Dupont, de Durant, de Martin? On va donc demander un effort à toutes les personnes qui ont un nom trop répandu, on a tiré au sort les noms qui seraient désignés. Le sort est tombé sur vous, vous êtes tenu de changer de nom?
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Mais, répliquait la brave dame, c?est affolant ! Et mon mari qui n?est pas là ! Je vais lui dire ce soir, il sera fou, c?est insensé !
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C?est ça, Madame, faites-lui la commission. On vous rappelle demain pour savoir quelle raison sociale vous avez décidé d?adopter.
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Vous imaginez ? Un autre nom ! Dans la famille de mon mari, ils s?appelaient Laurent de père en fils?
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Quelle mauvaise habitude? Enfin, je sais madame, mais à l?époque il n?y avait pas le téléphone?
Michel BEDU
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