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A relire mes arbres

27 décembre 2004, 00:00

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“L’arbre simplifie l’homme.” Jeanne Gerval Arouff (Je t’offre mon arbre)

… Et me taraude comme un désir presque charnel de dire et de redire des noms d’arbre : canéficier, camphrier, frangipanier aux fleurs odo-rantes. Du coup ressuscite l’amour du mot exact que nous a légué Marcel Cabon. Je l’entends encore, au cœur du Ward IV de Port-Louis, dans une aile de l’église de l’Immaculée Conception différente de la sacristie, que nous avait généreusement consentie le chanoine Giraud, pour, en soirée, tenir les réunions mensuelles du Cercle Rémy Ollier. Oui, j’entends Marcel, le puriste, nous reprendre sur des détails de langage et de vocabulaire. Nous rappeler, répugnant les anglicismes, qu’il faut dire faire partie et non former partie (form part), commettre une faute d’attention au lieu d’une faute d’inattention, afin d’éviter une redondance : “Autant dire saler de sel ou sucrer de sucre”, se moquait-il, en souriant. Ou alors, préciser que ce que nous appelons fruit de cythère est en fait le spondias. Au diable la préciosité, sacré Marcel ! Comme tu nous manques ! N’est-ce pas mes amis Ivan et Karl A., Emmanuel J., Camille M., Rivaltz Q. ?, pour ne citer que vous parmi beaucoup d’autres que je tutoie avec émotion, de ma lointaine retraite de Pretoria, une occasion de vous souhaiter à toutes et à tous enn zouaye Nouel !… Tant pis si j’ai l’air de rabâcher, avec mes sempiternelles références au passé. “Ne pli lepok pou rakont tou sa bann vie zistwar la”, pourrait penser la nouvelle génération. Peut-être bien, mais au juste, qui est vieux, qui est jeune ? En ce qui me concerne, je n’ai rien d’une vocation de gardien de musée, apôtre acharné que je suis de l’intemps, mot que j’ai créé, ne disposant pas d’autre qui signifiât avec justesse l’absence de la notion temps. J’ajouterai que bannir hier au profit d’un aujourd’hui des plus spéculatifs, n’assure pas forcément demain. Il est d’intangibles moments de mémoire qui valent des instants d’éternité. Cela aussi, j’ai l’impression de l’avoir déjà dit ou écrit quelque part, qu’importe. J’en assume le risque et l’insolence et je persiste et signe… C’est dit, et je reviens à mes noms d’arbre : flamboyant (fler banane) et les cruels duels de pistils, entre enfants, ravenala, d’origine malgache, décrit comme l’arbre du voyageur à cause de la présence de l’eau retenue au pied des ses feuilles, sapin dont une variété baptisée sapin argenté, poussait dans la cour de notre maison à Port-Louis – certaines nuits de clair de lune, adolescent, je restais éveillé à la fenêtre, à longuement interroger la couleur argent vif de l’envers des feuilles de ce grand arbre : curiosité de poète en herbe sans doute… Palétuvier : quel enfant insulaire n’a pas été tenté, au passage, de toucher les racines poussant hors de l’eau de ce mangrove paisible, au contraire de certaines plantes octopodes, en forme de pieuvre, de notre littoral, bois noir, autre nom de l’ébène, essence précieuse certes, mais qui évoque d’emblée, dans l’imaginaire esclavagiste, la peau sombre des Africains vendus aux enchères telle une denrée ordinaire, une chose !…, à la place, pour plus de sérénité, pour privilégier le miracle et réduire la malédiction, mieux vaut associer l’ébène aux veines et moirures du bois noir une fois poli et verni : j’y lis comme dans un miroir de nuit luminescente… Il y a aussi l’eucalyptus et ses senteurs dans le vent, l’effet lénifiant de ses feuilles froissées pour chasser l’anophèle et trouver le sommeil ; l’eucalyptus dont l’écho du dialogue feuillu avec la brise californienne m’a suivi de Los Angeles à Santa Barbara, le long de la côte Pacifique jusqu’à San Francisco : je croyais entendre des confidences du pays natal… Pour que cette passion des arbres ne reste pas locale, j’abrège, pour la reprendre ensuite, ma liste en quelque sorte légendée des exemples locaux, pour signaler d’autres intimement liés à mes voyages… En tout premier, un automne, le spectacle incendié d’un érable dans les jardins de Versailles. Imprévoyant, j’ai dû revenir en hâte le lendemain, le photographier sous tous les angles, peur qu’il ne perde de son éclat. Comble de bonheur, à midi sa splendeur n’avait pas bougé d’une feuille, et il a fallu pas moins d’un rouleau entier pour que je le surprenne dans sa nudité dorée d’arbre enchanté… Je dois au catalpa, un autre moment d’égale douce violence, délicatement sensuel : dans la rue dont le nom m’échappe, face à la sortie principale des Buttes Chaumont, à Paris, j’ai trouvé, très tôt un matin, une bonne épaisseur de larges feuilles de catalpa tombées de nuit, comme celles d’un arbre dont je n’ai jamais su le nom, et dans lesquelles j’ai suivi Aleftina, la Russe, plonger avec nostalgie ses mains, répétant son geste, sans se soucier le moindrement du monde, des regards étonnés des fumeurs assis nombreux, sur les bancs froids du jardin de Lvov, en Ukraine. Une autre des images fétiches de mon album virtuel d’arbres… Traînant, le nez en l’air, sans but précis, comme j’aimais souvent le faire durant mes trente-sept années passées dans Paris, je me suis donc retrouvé, ce matin-là, au cœur du XIXème arrondissement, sur un trottoir recouvert de feuilles de catalpa. A genoux, je me suis penché pour en ramasser toute une poignée qu’instinctivement j’ai serré contre ma poitrine comme pour réparer leur chute. Puis, dans un geste d’amour païen dont je me sais heureusement coupable – à l’exemple fidèle de celui que je fais chaque fois que je rencontre un grand arbre sur mon chemin : presser le plat de ma main contre le tronc, en balbutiant en secret le nom de mon père, planteur de ma racine – j’ai saisi sans choisir, une feuille que j’ai portée à mes lèvres, et comme Aleftina, sans tenir compte si quelqu’un me regardait ou non… Tous ces arbres dûment salués, chacun selon sa personnalité – et il en reste d’autres dont je parlerai lundi prochain ou après – le défilé ne culminerait pas à la procession, si je nommais pas l’arbre que j’ai tant de fois promu au rang suprême de navire amiral, bâtiment de bois, lancé immobile dans des expéditions les plus folles… Grande gueule et geste large, j’en assurais le capitanat, hissé d’entre les branches-lianes comme autant de mâts et de vergues rebaptisés pour la circonstance : grand mât et mât de mi-saine, corne et gui d’artimon et autre grand-vergue. Et je me cite sans ciller : “(…) Colosse végétal entouré de fortes lianes souvent cordées, elles-mêmes repoussées troncs secondaires sitôt le sol touché, j’en avais fait mon navire amiral. Grimpé en haut de la plus haute liane, j’étais Errol Flynn comme je l’avais vu au cinéma dans Capitaine Blood ou dans L’Aigle des mers, hurlant des ordres à mes jeunes frères transformés en matelots, en mousses, en gabiers, que sais-je… Un peu plus tard, juché dans mon lafouche, mais plus solitaire, brandissant une épée de bois, je pointais vers les terres inconnues. J’étais Cristobal Colon, Fernao de Magalhaes, Amerigo Vespucci, Bartholemeu Dias, grands arpenteurs des mers devant l’Eternel…”. Mais j’interromps ici cette équipée pour, demain, tout tout raconter sur mon banian / lafouche, tel que je l’ai consigné par écrit dans ma nouvelle inédite en français Kala qui rêvait d’aller à la mer, publiée en traduction anglaise et publiée à Londres. Je me propose de vous faire lire, ici même, de très larges extraits de l’original français…

En guise de post-scriptum

… Je serais longuement et largement reconnaissant aux lecteurs de l’express et au-delà, de me fournir des noms de bois, d’arbres de Maurice qui me manquent, soit par pur ignorance de ma part, soit par simple oubli. Merci d’avance !…

“Ne pli lepok pou rakont tou sa bann zistwar la”, pourrait bien penser la nouvelle génération. Peut-être bien, mais au juste qui est jeune, qui est vieux ? En ce qui me concerne, je n’ai rien d’une vocation de gardien de musée, apôtre acharné que je suis de‘ l’intemps’, mot que j’ai créé, ne disposant pas d’autre qui signifiât avec justesse l’absence de la notion de temps.”

Edouard J. Maunick Pretoria, le 21 décembre 2004

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