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Redéfinir le rapport à l?histoire
Maurice s?est-elle simplement mise à la mode des commémorations ou a-t-elle développé une pratique du devoir de mémoire pour mieux s?inscrire dans une historicité culturelle et identitaire ? La question mérite d?être à ce stade de l?histoire du pays qui marque un dandinement permanent entre le passé et l?avenir. Nous célébrons l?arrivée des premiers immigrants indiens ce 2 novembre comme nous avons pris l?habitude de marquer différents événements historiques.
Dans un pays qui ne cesse de fantasmer sur son passé comme autant de déterminants qui permettent à des groupes ethniques de revendiquer des traitements de faveur. C?est ainsi que naissent le communautarisme et le concept de ?discrimination positive?. Ce débat suit son cours et il devient de plus en plus évident que les partisans des deux camps ont des arguments de poids à faire valoir. En attendant une position qui témoigne d?un consensus et qui traduit un juste-milieu, il importe de revenir sur cette tendance à politiser et à éthniciser certains enjeux.
?Je pense qu?il est important de célébrer certains événements. Mais il faut être sélectif et se limiter aux événements qui ont réellement marqué l?humanité. Il est toutefois regrettable de constater que des faits à caractère groupal prennent à tort des dimensions nationales?, fait ainsi ressortir Krishna Luchoomun, artiste. Le constat est limpide et il traduit une crainte de tous ceux qui dénoncent le travestissement culturel et la récupération politique. ?Il y a dans la décision de célébrer un événement historique une dimension politique et, de ce fait, on fait des choix qui n?ont pas réellement pour objectif de sensibiliser la population?, poursuit -il.
C?est de cette manière que certaines commémorations finissent par devenir des symboles qui n?ont de durée de vie que le jour de la célébration. L?histoire, comme un continuum temporel figé, s?oppose, en ce sens, à la culture qui est, elle, synonyme d?une dynamique rendant compte des attitudes et des faits de la vie contemporaine. ?Il y a certainement dans certaines manifestations une vision de la culture qui est statique et qui n?est pas la mienne?, affirme Lindsey Collen, écrivain.
Suivant cette lecture, on ne retrouve plus ce qui fait la substance de l?histoire. Par essence, un objet de mémoire est un acte de légitimation d?un fait ou d?un événement survenu à moment de l?histoire. C?est l?affirmation d?une unité historique et la consécration, à travers une commémoration, d?un événement marqueur d?une identité. C?est ce processus de construction identitaire qui est souvent occultée de la démarche commémorative.
Or, les célébrations commémoratives ont une fonction pédagogique. Il est en fait question de toute une stratégie de la mémoire qui participe d?un continuum identitaire entre des événements passés et des valeurs contemporaines qui consacre le principe d?un dialogue entre les époques.
Ce dialogue s?appuie souvent sur les commémorations. D?où l?importance de ne pas rater le sens qu?on leur investit. L?acte de mémoire n?est plus un acte figé dans ce contexte. Le souvenir ne peut être trace d?un passé mais l?impression qui se dégage et l?interprétation qu?on en fait dans le présent. Il y a toujours un retour au passé mais non dans un esprit de réappropriation de ce passé pour faire surgir des douleurs passées et encore moins pour célébrer d?anciennes meurtrissures.
?Mémoire n?équivaut pas à histoire?</B>
La mémoire a certes une valeur commémorative mais elle est aussi une manière de transcrire dans le temps certaines constantes. Certaines célébrations deviennent ainsi incontournables. ?Il est important de parler de l?esclavage qui est une forme d?exploitation par le travail et de l?humain. Dans l?acte de commémoration, on met l?accent sur le fait qu?il est des injustices qui traversent le temps et changent de forme tout en gardant une même finalité?, assure Lindsey Collen. Le devoir de mémoire, c?est aussi, précise Krishna Luchoomun, une occasion d?introspection et de méditation. Ce sont ces dimensions qui désormais permettent une nouvelle définition de ce devoir de mémoire car la relation entre mémoire et histoire peut prêter à confusion.
?Depuis des décennies, des recherches ont porté sur la mémoire. C?était une recherche des racines. Désormais la réflexion porte davantage sur la relation entre mémoire et histoire?, précise l?historien Jocelyn Chan Low. Il précise que la mémoire n?équivaut pas à histoire. ?La mémoire est portée par des groupes vivants. Le passé, lui, est toujours interprété par le présent. Ce qui fait que la mémoire est manipulable et qu?elle fait partie de notre patrimoine manipulable?, explique l?historien.
À Maurice, précise Jocelyn Chan Low, cette mémoire est très éthnicisée. ?À chaque fois, histoire et mémoires sont retravaillées en fonction des besoins identitaires. Ce qui explique que les commémorations sont un temps ethnique très fort?, souligne-t-il. Un saut conceptuel devient à présent nécessaire. De devoir de mémoire, il y a un passage à effectuer vers le devoir d?histoire.
?Les historiens réclament le devoir d?histoire comme un moyen de s?affranchir du passé. L?histoire permet d?organiser le passé, le souvenir. La mémoire, elle, est un constant va-et-vient entre le présent et le passé. C?est le culte du passé. Or, l?histoire, de son côté, structure le passé en l?interprétant. L?histoire permet de dégager un patrimoine national alors que la mémoire consacre le principe des identités particulières?, affirme Jocelyn Chan Low qui plaide également en faveur de l?histoire comme projet civique et laïcisant.
L?histoire désormais vient déconstruire ces arts du passé que sont la commémoration et le patrimoine. Une nouvelle relation est possible. Elle est plus dynamique. Elle permet de sortir du kitsch identitaire et des lieux communs culturels pour s?installer dans un rapport dynamique au temps. Le culte du passé est l?agenda de ceux qui ont des desseins politiques et ethniques. Son effacement du champ de réflexion et de recherche autorise une nouvelle saillie.
Nos fonctionnaires de la culture et nos grands politiciens qui s?érigent parfois en théoriciens de la culture auront de plus en plus de mal à faire passer cette conception de la mémoire qui, à travers le culte du passé, nous enferme dans un ghetto culturel avec des fantômes du passé.
Le citoyen contemporain revendique davantage le droit d?assumer son passé voire d?oublier certaines parties lorsque ce passé ramène continuellement le regard de ce citoyen vers le rétroviseur de l?histoire.
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