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Quand tant de vaches sacrées déclinent et dégénèrent, quand les repères se perdent, quand le doute et le scepticisme déboussolent à ce point les citoyens, cela s?appelle une crise, une crise de leadership.
À quelque plan que l?on se place, quelle que soit la perspective que l?on cherche, on voit bien qu?un malaise se répand dans le corps social. Les Mauriciens perdent pied. L?image qu?ils ont d?eux-mêmes se dégrade, leurs aspirations s?amoindrissent, leurs projets sont en panne.
On peut trouver une multitude de causes à ce trouble national. Il y a en effet, à tous les échelons de la vie publique, des acteurs qui pourraient être considérés comme responsables à leur niveau de cette dégringolade. Mais il incombe aux plus hauts dirigeants de prendre la mesure du danger qui s?étend et d?assumer leurs propres responsabilités. On ne peut plus guérir les convulsions de la société par les cataplasmes des discours lénifiants ou les liniments des combines. Il faudra des paroles fortes et des actes décisifs pour préserver le pays des malheurs qui le guettent. Ce n?est pas une mission impossible, nous avons encore de nombreux atouts qui peuvent être infiniment mieux valorisés.
Le sentiment de dérive généralisée vient d?abord de l?absence et de la démission anticipées d?Anerood Jugnauth. Son retour aux affaires à l?issue des dernières élections législatives aura été une grosse déception. Jugnauth n?a pas compris l?essence et le sens de la nostalgie qui avaient permis son retour en grâce. Au-delà de l?arithmétique électorale, ils tenaient au moins autant au souvenir de l?homme de caractère et de tempérament qui avait tenu fermement les rênes du pays qu?aux réalisations du père du développement économique. Les électeurs eux-mêmes n?avaient peut-être pas toujours conscience des motivations profondes qui les avaient poussés à vouloir le retour de Jugnauth après une expérience ramgoolamienne qui n?avait pas tenu toutes ses promesses. Jugnauth est revenu au pouvoir parce que les Mauriciens avaient fini par comprendre que ce pays difficile a besoin d?un chef à la poigne solide.
Ce n?est pas ce Jugnauth-là que les Mauriciens ont retrouvé. Au cours des derniers mois, le Premier ministre s?est contenté de régner, il n?a pas gouverné. Sans doute son vice-Premier ministre et successeur désigné a-t-il cherché à combler ce vide. Mais il n?a pas encore la légitimité de la fonction. Son action et son rôle ont été sans cesse contestés, ouvertement par l?opposition, sournoisement de l?intérieur.
Anerood Jugnauth a sans doute considéré qu?il fallait laisser à Bérenger une grande marge de man?uvre dans la perspective de la succession. Depuis les élections, le pays est donc géré par une direction bicéphale qui a manqué de cohérence, même si elle est restée solidaire. Jugnauth est le plus souvent ailleurs, Bérenger n?est pas encore là. Je ne parle pas de cette omniprésence agitée et dissipée du vice-Premier ministre, mélangeant sans cesse l?essentiel et l?accessoire. Je parle de la force d?une présence qui symbolise à la fois une vision clairement énoncée et une volonté. Jugnauth a cessé d?en avoir tandis que Bérenger ne nous a pas encore impressionnés par la profondeur de son analyse ? s?il en a une ? et moins encore par les valeurs civiques qui la portent.
Nous payons les conséquences de ce bicéphalisme incolore et les mollesses d?un interrègne insipide. Ce n?est pas que le gouvernement est resté inerte. Pas du tout. Il peut se prévaloir de quelques belles réalisations et on doit à Anerood Jugnauth, une impulsion décisive en faveur de la cybercité. Pourtant, tout cela se disperse et se perd en l?absence d?une philosophie de l?action et d?un idéal partagé. Avec ses fulgurances et ses aspérités, c?est ce qu?Anerood Jugnauth a symbolisé, en chef incontesté, au pouvoir des années durant.
C?était ne rien comprendre de la psyché de cette nation si l?on s?est imaginé que l?effacement du Premier ministre, avec tout ce qu?il a représenté pendant quarante ans aux yeux d?une frange importante de la population, se ferait sans bouleversement. On a tort de tout focaliser sur Bérenger et de relativiser le rôle futur de Jugnauth. Il eut fallu, au contraire de ce qui se passe, que le prochain président de la République soit plus présent que jamais, fidèle à lui-même, garant audible de l?unité et de la cohésion de la nation, protecteur farouche de l?indépendance des institutions. Ce rôle qui lui est dévolu, ces responsabilités à partager, sont indispensables pour l?équilibre national. L?accession de Paul Bérenger au poste exécutif de Premier ministre n?est pas censée impliquer la retraite silencieuse de Jugnauth. Son rôle restera vital. Il est une condition du succès de la mandature de Bérenger. L?un et l?autre ont intérêt à ce que leur accord soit situé dans cette perspective politique. On peut penser que cet équilibrage du rapport de force, voulu d?ailleurs par les coalisés de Medpoint, contribuera à apporter un peu de sérénité dans un débat qui dérape, dans un climat qui excite les pyromanes de tout acabit.
Quant à Bérenger, il doit se préparer aux années les plus difficiles de sa carrière. On va enfin savoir s?il a vraiment l?étoffe d?un homme d?État. Un homme d?État, c?est le contraire d?un homme politique. C?est celui qui est prêt à sacrifier les élections qui viennent au bénéfice des générations futures. Paul Bérenger arrivera au pouvoir dans les pires conditions. Sa propre image est assez ternie. Son passage au ministère des Finances ne laisse pas l?impression d?un homme de grande vision et d?un innovateur. Chacun reconnaît son travail et sa bonne volonté. Mais par le temps qu?il fait sur les mers démontées de l?économie mondiale et par le calme plat de l?activité nationale, il faut un barreur qui s?adapte à toutes les situations. Bérenger sera mis à rude épreuve.
Les qualités de leader du futur Premier ministre seront vite testées. Il est accusé d?avoir contribué à fragmenter la population alors qu?il importe de l?unir. Au cours des derniers mois, il est plus souvent apparu comme le protecteur déclaré des tribus que comme le leader exalté de la nation. Paradoxe indigne. Pourquoi faut-il que Paul Bérenger ait sans cesse l?air de cultiver les raisons de la différence alors que le pays s?apprête à montrer que la différence n?est pas une raison ? Il attend que Bérenger se réinvente en leader national. Son histoire personnelle, son charisme, son ardeur au travail sont autant d?atouts qui augurent de ses chances de succès.
Le moral de la nation est en baisse. Le gouvernement travaille, mais les résultats sont maigres. Les chefs d?entreprise se battent, mais l?avenir est incertain. Les institutions existent, mais elles sont contestées. Gérer cette crise de confiance sera l?affaire des leaders ? ce n?est pas un statut, c?est la capacité d?influencer et d?entraîner. Où sont-ils ?
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