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Raoul Rivet pleure la disparition de G. Martial
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Raoul Rivet pleure la disparition de G. Martial
Mercredi 7 mars 1956, - il y aura, demain, 50 ans - le rédacteur en chef du Mauricien, Gabriel Martial, maire de Port Louis en 1943, 47 et 1951, se rend, comme à l?accoutumée, de bonne heure à son travail. Il salue ses confrères, s?installe à son bureau, commence sa journée de labeur, puis s?écroule, soudainement frappé par une crise cardiaque foudroyante. Mais écoutons plutôt Raoul Rivet, directeur de ce quotidien, qui, en rédigeant l?obituaire de son collègue et compagnon de lutte, écrit, sans doute, une des plus belles pages du journalisme mauricien :-
?Ces derniers temps, Martial semblait avoir dominé le mal qui précédemment causait à ses proches de vives alarmes? Nous le complimentons sur sa bonne santé. Mardi? il s?est rendu au Conseil Législatif, ponctuel comme il l?a toujours été dans toutes ses fonctions publiques. Il rentre le soir sans ressentir la moindre fatigue, en dépit d?une longue séance. Mercredi, il arrive au bureau plus tôt que les autres jours, comme il le faisait le lendemain de toute réunion parlementaire, pour régler l?ordonnance du compte rendu. Il s?affaire à ces préparatifs, s?en va causer avec nos cadets, plaisante avec l?un d?entre eux et revient dans la salle. De mon bureau, je le vois, portant le veston blanc qu?il mettait chaque matin. Il donne quelques indications supplémentaires à Jean Delaître. J?ai une visite. De loin, il me sourit et m?adresse un signe amical. C?est son dernier sourire, son dernier regard. Le dernier salut que nous échangeons.?
?Mes visiteurs me retiennent encore un quart d?heure puis s?en vont. Je me lève pour les raccompagner. Delaître accourt vers moi. Martial est au plus mal. Je me précipite, il est affalé sur son fauteuil, la tête renversée sur le dossier. André Masson et Serge Adam le soutiennent. Ils ouvrent le col de sa chemise, défait sa cravate. Il est d?une pâleur extrême et ne bouge plus. Je cours chercher un médecin. Je pense à Edgar Laurent, un quasi-voisin. Nous retournons au bureau. Prévenu par téléphone, le Dr Ahcoone est déjà à son chevet. Le Dr Seewoosagur Ramgoolam, également prévenu, arrive sur les entrefaites. De l?étage, on nous fait signe : il nous a quittés. Son corps est étendu sur le divan. La pâleur s?atténue. Le visage est calme. Pas la moindre indice de contraction causée par la souffrance. La mort l?a terrassé à sa table de travail.?
L?abbé Henri Souchon, vicaire à l?Immaculée-Conception, également prévenu, lui administre le sacrement de l?extrême-onction. Le hasard veut qu?au moment où on le prévient du malaise de Gabriel Martial, il reçoit Françoise, la nièce du défunt, une dirigeante d?alors de la Jeunesse Indépendante Chrétienne Féminine (JICF).
?Nous sommes tous là, sans parole, l?esprit anéanti,? ajoute Rivet. ?L?abbé Souchon et Mlle Martial se chargent de la mission qu?aucun de nous n?aurait pu accomplir : ils s?en vont, aux Vacoas, prévenir son épouse et ses enfants. Une heure après, nous ramenons, dans la maison, où se sont écoulées de longues années heureuses, le corps de l?exemplaire père de famille à qui a été refusée la consolation du suprême adieu au foyer.?
Rivet précise au seuil de l?obituaire : ?C?est la plus douloureuse tâche de toute ma carrière. Des noms fraternels jalonnent de deuil pourtant la longue route parcourue : Léoville L?Homme, Edgar Janson, Edwin Michel, Maurice Giraud, Pierre Henri Couve, Philippe Galéa, Arthur Martial? Celui, dont le nom fait trembler ma plume, je l?ai eu à mes côtés durant trente ans, associé à ma vie quotidienne, compagnon de mes projets, de mes efforts, témoin ou confident de mes défaillances, de mes peines. Ce qu?il est pour moi, je le suis pour lui. Mon alter ego, qui devait soutenir ma vieillesse, meurt devant moi, subitement frappé.?
Rivet remercie ses confrères des autres rédactions qui rendent hommage à Martial. Ils louent ?sa carrière stable, unie, droite, comme il est donné à peu d?hommes publics à Maurice de l?accomplir. La carrière d?un homme d?une haute intelligence et de haute probité?.
Rivet rappelle les faits marquants de sa carrière. Il est né à Alma, le 3 décembre 1907, l?année précédant la fondation du Mauricien. A 16 ans, il entre dans l?administration des chemins de fer. Son frère aîné, Arthur, collabore déjà régulièrement à ce quotidien. Son cadet ne tarde pas à suivre son exemple. Quand le journal commence à joindre les deux bouts, Rivet songe à renforcer la rédaction. Il fait appel, en mai 1926, à Gabriel Martial, alors âgé de 18 ans. Comme Rivet, il sera ?l?homme d?un seul journal, l?homme public d?une seule politique?.
Le débutant révèle bien vite, au dire de Rivet, les qualités essentielles de notre profession. ?De l?aisance, de la variété et du fond. Ne pas faire un article mais savoir faire le journal?. Pendant longtemps, la rédaction du Mauricien se résume au tandem Rivet-Martial. ?Son talent solide et souple, son jugement réfléchi, le don admirable de la mesure qu?il avait, m?apportent une coopération inestimable?, confesse Rivet.
A ses yeux, il est la personnification du calme. Nul ne le voit s?emporter, élever la voix, se montrer dérouté. Il demeure imperturbable. Au pire, un geste d?impatience. Rivet souligne le contraste le distinguant de son confrère. Ses feuillets sont d?une netteté de clerc de notaire. Il écrit lentement mais sûrement. Presque pas de ratures. ?Son travail est le reflet de sa vie?.
Aux côtés de Rivet et de Laurent, il finit par succomber aux séductions de la politique. Il possède, au dire de Rivet, les qualités maîtresses pour les assemblées représentatives. ?Sa carrière politique à la municipalité de Port-Louis est l?une des plus belles de l?histoire de notre Maison du Peuple??. Reste à savoir si le Tacite de cette corporation municipale, Rivaltz Quenette, partage, même tacitement, l?avis de Rivet.
L?euphorie travailliste de 1948 fait échouer sa première tentative de se faire élire député du Port-Louis. Il renonce à se présenter de nouveau à des élections. En 1953, le gouverneur Blood est en quête d?un journaliste pour représenter la presse mauricienne au couronnement de la reine Elizabeth. Son choix se porte sur Martial. Il hésite. Il craint la fatigue de ce voyage.
A Londres, se manifestent les premiers symptômes des troubles cardiaques devant le terrasser. Il revient déprimé et inquiète ses proches. Dans le journalisme, il n?y a pas de retraite, souligne Rivet. Pas de halte véritable. Le journaliste vit de son labeur, de sa plume. Malade, il reste à la tâche. Sir Hilary Blood le prie d?accepter un siège de membre nommé du conseil législatif. Il hésite mais finit par consentir. Il accepte même de faire partie du conseil exécutif, l?équivalent de notre conseil des ministres. Il décline toutefois une proposition de devenir officier de liaison, cet ancêtre de notre système ministériel. En 1955, il refuse de faire partie d?une délégation à Londres. Le sachant malade, nul n?insiste.
Rivet conclut : ?Martial n?a pas été surpris par la mort. Il a dû souvent en percevoir l?approche mais sans se confier à personne. Il se tenait prêt. Il a vécu seul ce drame. Par cela, sa mort, la plume tombée de ses mains inertes, sa mort sous nos yeux, prend pour nous, le sens d?une profonde leçon? Cet homme public n?avait pas d?ennemis. Tous regrettent sa disparition.?
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