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Rajcoomar Gujadhur rachète la ?Vauxhall? du duc d?York, futur Roi d?Angleterre

6 juillet 2003, 20:00

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Encore une histoire que Ton Mica a oublié de nous raconter. C?est vrai qu?il lui faudrait une autre vie, pas aussi brève que la sienne, pour empêcher que ne tombe dans l?oubli la geste de sa famille au XXe siècle et après. Pas seulement à Maurice mais aussi aux Indes, à Londres, à Buckingham Palace et ailleurs. Pas seulement au Champ-de-Mars mais aussi à Curepipe-Road, au Trou-aux-Cerfs, à Union Flacq, à FUEL, à l?époque de Fernand Leclézio, l?enfant terrible du secteur privé des années 1960.

Une autre vie, pas aussi brève que la présente, pour rédiger ses mémoires avec la verve d?un Saint-Simon. La saga du clan Gujadhur dont la devise demeure : ?Compté fini hauts faits et trophées restés !? Trop faits ? Non, Ton Mica, jamais assez fait ! Il faut raconter et raconter sans s?arrêter afin que nul Mauricien digne de ce nom ne puisse oublier comment s?est édifiée cette nation arc-en-ciel admirable qu?est la nôtre (quoiqu?en disent les esprits chagrins) grâce à des Maharajahs Mahatma (chefs de clan au grand cour) du calibre de Rajcoomar Gujadhur et de ses enfants et plus particulièrement Radhamohun et Gunness, dit Ton Mica. Sorry

Ackbar ! Nous étions trop jeunes quand tu nous as quittés un soir de Maiden, pour une fois perdu.

Une belle américaine au passé obscur

Un deuil populaire qui marque une enfance d?une empreinte indélébile car elle comprend alors l?emprise d?une telle figure de proue sur l?ensemble des couches les plus humbles d?une population exemplaire car sans frontières ni cloisonnements. Le Cernéen du 11 janvier 1928 rapporte ceci : ?La Vauxhall du duc d?York, achetée par M. R. Gujadhur, sera embarquée à bord du S.S. Shirala (de la British India Steam Navigation Cy Ltd) pour l?Inde. On sait (comment pourrait-on ne pas le savoir ?) que M. Gujadhur se rend à Calcutta par ce vapeur.? Cette Vauxhall nous ramène trois quarts de siècle plus tôt. Quand les Anglais savaient encore fabriquer des voitures capables de faire rêver les habitants de la planète. Aujourd?hui si vous voulez rêver, achetez une Maruti ou une Toyota chez Beechan.

Le duc d?York ! Retour 76 ans en arrière. Duc d?York et pas encore prince de Galles. Bertie, le deuxième fils, plutôt effacé, du souverain régnant, George V (comme le stade). Il ne sait pas encore que son aîné, le futur Edouard VII, ne renoncera pas à son amour passionné pour une belle Américaine au passé obscur et aux sympathies sulfureuses avec un certain Adolf et ses sbires nazistes, ni qu?il lui cédera le trône d?Angleterre, l?empire britannique et la royale couronne d?Edouard le Confesseur et d?Elizabeth 1er. Elizabeth, comme Elizabeth, l?épouse si dévouée de Bertie. Elizabeth, comme cette reine-mère qui vient de nous quitter à cent ans passés. Une longévité attribuée à sa passion pour le cheval et plus particulièrement pour le pur-sang victorieux qu?on ramène triomphalement au paddock.

Ce qui nous garantit la présence de Ton Mica sur la grande piste, à l?issue de courses victorieuses, pendant encore un bon quart de siècle sinon davantage. Ton Mica le dit : chaque victoire le rajeunit de dix ans. Elizabeth, comme Elizabeth, la fille de ce duc d?York qui nous visita en 1927, la fille du futur George VI, la souveraine en titre. Elizabeth, la future Elizabeth II qui voulait que Radhamohun consente à manger en sa compagnie, comme s?il pouvait déroger à cette tradition séculaire qui ne constitue pas la moindre gloire de cette famille Gujadhur patriarcale. Elizabeth, la turfiste passionnée, qui tient à émuler son aïeule, la reine Victoria, souveraine de 1837 à 1901. Soixante-quatre ans de règne (et quel règne !).

Ce qui situe un éventuel record de règne d?Elizabeth II au-delà de 2016, soit à 90 ans et plus. Trois fois rien pour une passionnée de chevaux et de courses. Sorry, Camilla ! Ton Mica, vous n?allez quand même pas rater le record de règne de cette Elizabeth qui n?avait qu?un an quand papa et maman prenaient place dans la future Vauxhall de Rajcoomar Gujadhur. Mais relisons plutôt le récit de cette visite ducale telle que nous la narre, mais dans le respect absolu des lois de la science historique, le Dr Auguste Toussaint dans son inégalable Port-Louis, deux siècles d?histoire. Le duc et la duchesse d?York et de Cornouailles nous arrivent le 1er juin 1927 à bord du Renown, une des plus belles unités de la Royal Navy. Ils débarquent à 11 heures. L?affluence est considérable. Après la présentation d?usage, promenade en ville dans

la future Vauxhall de Rajcoomar. Toussaint mentionne une ?ovation enthousiaste? au passage du cortège ducal sans préciser si c?est Bertie ou la future voiture de Rajcoomar qui est ainsi ovationnée. Ah, ces historiens et leurs imprécisions ! Ils nous laissent toujours sur notre faim. Retour (sans encombre, bien sûr) à l?Hôtel du Gouvernement et présentation des adresses. Visiblement Toussaint n?y aperçoit pas Rajcoomar pourtant aisément identifiable grâce à son turban dominant l?assistance. Où ont-ils donc la tête, ces historiens ?

Treize heures : lunch dans la salle des fêtes, puis Champ-de-Mars pour la journée de courses organisée en l?honneur du couple princier. ?Une foule mondaine, qui n?eut pas été déplacée à Longchamp ou à Epsom, se presse dans les tribunes nouvellement

construites?, rapporteToussaint. ?Une multitude évaluée à 75 000 personnes couvre le Champ de Mars qui offre un coup d??il splendide, unique au monde, déclare même un membre du cortège ducal?. Sacré Auguste ! Il dénombre 75 000 personnes et ne pipe mot de la tribune personnelle et voisine de Rajcoomar et du clan Gujadhur. Sacré Auguste ! Il ne souffle mot des résultats de cette journée de courses pourtant mémorable.

Amédée Poupard, qui n?est pas moins lyrique que Toussaint, fait davantage attention aux résultats. ?Les trottoirs de la rue Pope-Hennessy ressemblent à deux rubans multicolores. De cette armée humaine se dégage une fièvre d?allégresse. Les dames sont parées de leurs plus beaux atours.?

Gander et son Jockey roulent à terre

Pour tout autre propriétaire d?écurie, ces résultats auraient été décevants et même désespérants. Mais pas pour la doyenne du Mauritius Turf Club, une des rares écuries à pouvoir accueillir avec la même sérénité la plus éblouissante victoire comme la défaite la plus malchanceuse ou la plus inexplicable.

Bertie et Elizabeth doivent assister à seulement deux courses. Deux épreuves dont les favoris des bookies portent la célébrissime casaque bleu électrique, écharpe et toque rouges : Gander dans la course principale et King Dick dans la suivante.

C?est compter sans la glorieuse incertitude du Turf. Un spectateur traverse la piste au passage des

chevaux. Gander et son jockey Dillon roulent à terre dans un nuage de poussière peu avant le poteau des 10 furlongs (poteau des 2 000 mètres pour les plus jeunes) et laissent la victoire à Harry of Monmouth appartenant à M. J . Edouard Rouillard. Dans la course suivante, King Dick, monté par Smith, abuse de la largeur de la piste, entraînant à l?extérieur High Over, laissant un passage royal à Zinovieff. La lutte est palpitante jusqu?à l?arrivée mais Zinovieff l?emporte d?une courte tête au terme d?une empoignade inoubliable. L?écurie Joseph Merven et son jockey l?emportent une seconde fois et auront droit aux félicitations ducales.

King Dick se rachètera en enlevant le Barbé 1927. Gander, comme la Vauxhall ducale, sera expédié en Inde par Rajcoomar Gujadhur. Il s?adjugera la Metropolitain Plate de six furlongs. Ce fils de ?Valens? est considéré comme un sprinter champion. Ce qui ne l?empêcha pas de remporter le Maiden 1927 en dépit des qualités de stayer de Zinovieff qui ne sait qu?il ne sert à rien de courir mais qu?il faut savoir partir à point.

Bertie et Elizabeth apprécient tellement les courses à Maurice qu?ils insistent pour ne pas rater les deux dernières de la journée. La sécurité ducale s?inquiète. L?Hon. Maurice Martin et le chef de la police locale, le Lt. Colonel Deane, qui avait le don de mettre en colère le jovial Nanard, se rendent garants de la sécurité du couple princier. En tout cas, Amédée Poupard prouve une fois de plus qu?il est meilleur historien que Toussaint. Nulle part dans son Port-Louis, deux siècles d?histoire, ce dernier ne juge utile de faire mention de l?achat de la Vauxhall ducale par l?Hon. Rajcoomar Gujadhur.

Ainsi, on lit ceci dans le récit de Poupard de la journée de courses du 2 juin 1927 (1er juin pour Auguste Toussaint) : « Peu avant quinze heures un murmure confus s?élève à l?entrée du Champ-de-Mars, bientôt suivi d?acclamations poussées par des dizaines de milliers de voix. La Vauxhall ducale débouche de la rue Pope-Hennessy et fait le tour de piste. La foule est en délire. Tout le long du parcours, les chapeaux voltigent, les mouchoirs s?agitent, les mains envoient des baisers. Quelques uns essuient même,

discrètement, une larme. ? Le lecteur notera qu?à aucun moment il est précisé que Bertie et Elizabeth ont pris place dans la future Vauxhall de Rajcoomar Gujadhur lors de ce tour de piste triomphal.

Mais pour l?heure, la Vauxhall est à bord du S.S Shirala où a pris place l?Hon. Rajcoomar Gujadhur en partance pour Kalkata. Quelques délégations de ses nombreux amis sont venues lui souhaiter bonne traversée et bon séjour dans la terre des ancêtres et la mère patrie. Survient alors l?incident Henri Adam. Mais cela fera l?objet d?une prochaine chronique.

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