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Raj Virahsawmy analyse le Grand Bond (1820-50)

20 avril 2006, 00:00

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Après la déconfiture de la réduction de 36 % du prix préférentiel que l’Europe octroie à notre sucre, nous rêvons, enfin, de diversifications tous azimuts afin de permettre à la Maison Maurice de continuer à joindre les deux bouts, en dépit de ses dépenses croissantes, en raison d’une soif inextinguible de consommation, tant publique que privée. Cela peut nous paraître un défi majeur à relever pour atteindre une nouvelle stabilité économique. L’Histoire est faite pourtant de recommencements. Nous rêvons désormais de transbordement, de port d’éclatement, de tête de pont de l’Inde et de la Chine en direction de l’Afrique, de l’Europe, de l’Amérique du Sud, sinon davantage, de « hubs » tous azimuts, de devenir ou plutôt de redevenir une nation de transitaires _ et pourquoi pas de corsaires de l’Informatique sinon de pirates vivant des CDs d’autrui ? _ sans nous rendre compte que nous redevenons ce que nous étions avant de devenir une nation sucrière, le grand vainqueur des producteurs sucriers ACP et des prix préférentiels européens, désormais caducs. Nous brandissons encore, en guise de flambeau sacré, sinon sucré, nos glorieuses flèches de canne, resplendissantes à contre-jour, alors que les Antilles ont baissé les bras depuis plusieurs lustres.

En avril 1981, Raj Virahsawmy, un universitaire, incapable de confondre tamouls et télégous, prend la peine de nous raconter l’histoire de notre Grand Bond économique de 1820 à 1850, nous expliquant comment une nation francophone de corsaires, de négociants, d’armateurs, de transitaires, est devenue une de producteurs de sucre, tout en réussissant de passer d’une main-d’oeuvre servile à une d’engagés, de passer de la négritude à la coolitude pour ne pas succomber à la tentation de la solitude. Il s’agit simplement d’une période de transformation économique comme notre pays en a connu plusieurs, au cours de son histoire. Ne sommes-nous pas récemment passés de la monoculture sucrière au trimoteur sucre-exportation industrielle-tourisme ? Ne continuons-nous pas à survoler notre endettement public inquiétant même si deux de nos moteurs donnent des signes préoccupants d’essoufflement ?

De quoi hérite l’occupant anglais après avoir envahi l’île de France à la fin de novembre 1810 ? D’un pays dominé par un commerce extérieur, menaçant justement celui de Sa Majesté britannique. Les donnes changent alors du tout au tout. Non seulement Maurice doit se ranger parmi les serviteurs et défenseurs de l’empire britannique mais encore elle n’a plus d’ennemis à piller ni à prendre à l’abordage. Il ne nous reste qu’à liquider le fonds de commerce de feu l’Isle de France, avant de songer à autre chose. Mais comme nous voilà redevenus colonie, après la brève période d’autonomie et de démocratie de la période révolutionnaire, nous sommes réduits à laisser l’occupant colonialiste songer et décider à notre place. De nation adulte, nous redevenons une nation enfant. Et ce, pour un siècle et demi auquel s’ajoutent 38 ans dits d’Indépendance. Si encore s’agissait-il de dépendance de l’Inde. O Mother l’Inde !

Raj Virahsawmy défend la thèse que Londres, sans doute par Farquhar interposé, songe à faire de la nouvelle Mauritius une colonie sucrière afin de réduire la dépendance anglaise par rapport au sucre de canne antillais. Pourquoi pas ? Les établissements sucriers remplaceront donc les voiliers et autres trois-mâts, nous acheminant les produits indiens et chinois pour les réexporter vers l’Ancien et le Nouveau Mondes et vice-versa. Nous nous battions sur l’océan et sur la Mer des Indes, nous nous battrons désormais sur un océan de verdure. Nous troquons le Grand Bleu pour la Mer de Jade. Nous ne sabrerons plus les têtes ennemies mais les têtes de cannes. Le sang de corsaire se transforme en fangourin.

Mais qui dit changement d’orientation économique, dit aussi changement de problème. Une économie sucrière a encore plus besoin de main d’oeuvre abondante et celle servile ne peut augmenter que grâce à l’arrivée de nouveaux esclaves. Ne voilà-t-il pas que l’occupant anglais abolit la traite négrière. Le taux de natalité est quasiment nul, les naissances arrivant tout juste à compenser le nombre de décès, de départs en marronnage ou d’entrée en résistance des fugitifs, dépendant si l’on se range du côté des chasseurs ou des chassés. Il faut songer à autre chose que d’essayer de contourner illégalement l’interdiction de la traite. Puis la bonne nouvelle ( ?) commence à se transmettre de bouche à oreille avant de se répandre comme une traînée de poudre sur la Place d’Armes : la rémunération ( ?) d’un travailleur agricole engagé en Inde coûte moins cher que l’entretien d’un esclave et de sa famille, Raj Virahsawmy dixit.

Dès 1828, le sucre représente déjà 75% des exportations mauriciennes et, pire encore, 63% de ce volume est destiné à la seule Grande-Bretagne. A la monoculture agricole s’ajoute le fléau de la monoclientèle. Voilà ce qui se passe quand on place ses oeufs dans un même panier, diraient nos grands-mères qui ne passent pas pour être des expertes-comptables redoutables.

Un sursis nous est accordé à la fin du XIXe siècle. L’Angleterre, plus libérale que jamais, s’ouvre aux sucres betteraviers européens tout en augmentant sa propre production betteravière. Sans remords, elle abandonne ses colonies sucrières à leur triste sort. Ces paillassons ne lui servent plus à rien et elle le laisse savoir sans état d’âme. On est ou on n’est pas une nation de boutiquiers et d’épiciers, Maggy Thatcher dixit. Maurice se met en quête de nouveaux marchés : l’Inde (au point d’adopter sa monnaie, notre roupie), l’Australie, l’Afrique du Sud. Faut croire que notre sucre est « mofine » car à peine y a-t-on goûté que nos clients veulent en produire un d’aussi bon. Maurice sucre ainsi trois des futurs géants producteurs sucriers, appelés à contrôler les prix sur le marché libre, puis à tordre le cou à nos prix préférentiels. Ainsi va l’Histoire. Ainsi va l’ingratitude globalisante. Il ne sert à rien de vouloir la refaire même avec des si.

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