Publicité
Questions à Ramgoolam
Il va falloir, dès ce début d'année, s'intéresser de près à Navin Ramgoolam et à son parti. En l'état actuel des choses, le leader du Parti travailliste pourrait bien s'installer au Treasury Building en septembre à l'issue des élections générales. Bien sûr, tout n'est pas joué et l'alliance MSM-MMM, menée par le tandem Bérenger-Jugnauth, ne se présente pas aux électeurs sans de solides réalisations. Mais le climat électoral, comme souvent, est davantage influencé par les récriminations que par la réflexion. Si l'alliance gouvernementale ne parvient pas à modifier cet état d'esprit, elle court par avance à l'échec. C'est ce qui se profile, pour l'instant, et c'est pourquoi il n'est pas trop tôt pour exiger du Premier ministre de l'alternance des réponses précises aux questions que le pays se pose.
Le contexte est déterminé par une première évidence : le bilan gouvernemental n'est pas perçu comme une réussite. La propagande travailliste en fait une catastrophe et au jeu des comparaisons chiffrées, il est vrai qu'il est facile d'enfoncer le clou de l'insuccès. Mais il est possible d'en faire une lecture plus nuancée. Et reconnaître que dans la conjoncture, la performance économique des cinq dernières années n'est pas aussi faible que l'affirme Rama Sithanen, dont l'expertise technique est capable de prouver tout et son contraire. Si l'on excepte l'accroissement du taux de chômage, provoqué pour l'essentiel par les licenciements massifs dans la zone franche du textile-habillement, on peut trouver quelques bonnes raisons de satisfaction.
Sur le plan de l'emploi, s'il est dans la logique de l'affrontement politique que l'opposition exploite la crise, il est ridicule de sa part de prétendre qu'un gouvernement travailliste aurait pu éviter ces retombées de l'expansion industrielle et commerciale du dragon chinois, plus réveillé que jamais par la grâce de la libéralisation du commerce international. Mais ne préjugeons de rien. Une approche différente aurait peut-être pu sauver quelques emplois ici et là, mais aucun gouvernement n'est en mesure d'éviter ce lourd tribut à l'inévitable transformation industrielle nationale et aux conséquences de la mondialisation.
Après tout, peut être faut-il justement prendre au mot Navin Ramgoolam et son équipe. L'essentiel de la démarche de l'opposition a consisté jusqu'ici à vouloir démontrer « l'incompétence » du gouvernement d'une part, et de l'autre, son inféodation au « gros capital » considéré comme le mal absolu. On peut penser que cette campagne n'est pas étrangère au fait que le gouvernent a perdu 11 points de popularité d'un sondage politique à l'autre, confirmant ainsi une tendance longue à la baisse. Sa principale explication se trouve sans doute dans l'exaspération populaire face aux augmentations de prix et à son corollaire, l'érosion du pouvoir d'achat. Comme pour le chômage, les travaillistes ont fustigé l' « incompétence » d'un gouvernement incapable de « contrôler » les prix et insensible aux difficultés des petits gens. Nous sommes censés en conclure qu'une fois les travaillistes au pouvoir, les prix seront administrés, les produits certainement subventionnés, et le pouvoir d'achat de chacun amélioré. Il faudra nous expliquer comment.
De même, nous avons maintenant bien compris que le principal reproche de Ramgoolam à ce gouvernement, et en particulier à Paul Bérenger, c'est de favoriser le « grand capital » permettant aux mêmes investisseurs historiques mauriciens de continuer à promouvoir leur intérêts, à assurer l'expansion de leur business en créant de nouvelles entreprises et des emplois. Navin Ramgoolam se dit hostile à cette catégorie d'entrepreneurs et s'il précise qu'il n'est pas opposé au secteur privé, il veut faire émerger une nouvelle classe d'entrepreneurs. En attendant, sus aux anciens : ils sont trop blancs, ils sont trop riches !
Ce discours impressionne suffisamment de Mauriciens aujourd'hui encore, aujourd'hui surtout, pour faire penser qu'il peut porter le Parti travailliste au pouvoir. Mais il y a encore des réticences à surmonter. Si une partie de l'électorat est grisée par ce combat idéologique aux accents de revanche, il y a un fort pourcentage d'électeurs qui non seulement ne se reconnaissent pas dans ces querelles d'un autre temps, mais s'inquiètent au contraire d'un programme politique qui pourrait mettre en péril l'avenir économique du pays.
La double question à laquelle les travaillistes doivent répondre, et qui doit être l'objet du débat public des prochains mois, c'est quelle est cette autre vision que propose Navin Ramgoolam et comment elle peut répondre aux priorités de l'heure : l'investissement d'où qu'il vienne et une réforme économique structurelle pour relancer une croissance dont il faudra doubler le taux si l'on veut éviter un chômage encore plus massif.
C'est la seule question de la prochaine campagne électorale. Les forces en présence vont s'ingénier à montrer des différences qui n'existent en fait qu'au niveau du style. Et c'est d'ailleurs pour cette raison que tous ces partis pourraient s'encanailler dans le même lit sans que l'on sache à qui pourrait bien appartenir le fruit de leurs ?uvres.
C'est essentiellement sur le plan économique que l'on voit apparaître désormais une différence marquante avec une constance telle qu'elle n'est pas loin de ressembler à une conviction des travaillistes. Il n'est pas possible d'ignorer le discours ramgoolamien en spéculant sur une posture essentiellement démagogique et électoraliste. Il existe toutes les raisons de penser que Navin Ramgoolam s'est « gauchisé », qu'il a restructuré sa pensée, que son discours est le reflet d'une conviction qui s'est construite tant par l'analyse socio-économique que par un opportunisme ethno-électoral, décuplée par un irrésistible besoin de revanche. À partir de là, si cette hypothèse se tient - je la crois totalement fondée -, les prochaines élections vont opposer deux visions antagonistes du développement économique.
Il faudra que Ramgoolam explique mieux et de manière concrète ce qu'il fera. Comment va-t-il concilier ses priorités de « démocratisation » de l'économie, ses préjugés à l'égard des seuls Mauriciens qui continuent à investir dans le pays, à quelques rares exceptions près, avec l'urgence de promouvoir un investissement local et étranger dont le porte-parole économique du Parti travailliste n'arrête pas de dire à juste raison qu'il est insuffisant.
Là est le paradoxe de cette campagne. D'une part, le gouvernement est accusé de n'avoir pas fait suffisamment pour attirer l'investissement dans le pays, de n'avoir pas réformé une bureaucratie qui n'assume pas toujours son rôle de facilitation. Mais d'autre part, Ramgoolam estime que trop de faveurs ont été accordées à ceux qui ont des projets et les moyens de les financer. Lui, en tout cas, fermera sa porte à ces investisseurs trop entreprenants. Au risque de bloquer des projets. C'est ce qu'il fera, c'est ce qu'il a fait quand il était aux affaires. C'est un choix, c'est un combat qui n'est d'ailleurs pas sans pertinence, mais les électeurs doivent en mesurer les conséquences.
L'idéologie n'est pas morte. Tant mieux ! Cette fois, c'est le Labour qui vole le thème du MMM de 1976 : la guerre aux 14 familles. C'était il y a 30 ans.
Publicité
Publicité
Les plus récents