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Questions à? Nouréini Tidjani-Serpos

18 février 2004, 20:00

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Qu?est-ce que le projet La Route de l?Esclave ?

L?Unesco a monté ce projet il y a environ dix ans, à la demande des peuples d?Afrique et des Caraïbes. Il vise à assurer que l?holocauste qu?a été la traite négrière ne sombre pas dans l?oubli. La traite a beaucoup impliqué l?Afrique. Il est aussi important de reconnaître cette dette envers le continent. C?est chose faite : la traite négrière est déclarée crime contre l?humanité.

Ne faut-il pas oublier pour guérir ?

Notre démarche est scientifique et non récriminatrice. Elle veut aboutir à un dialogue des civilisations et des cultures. Il s?agit d?honorer la mémoire des esclaves en faisant des lieux où ils ont souffert des sites de pèlerinage. Il est question de retracer la richesse culturelle qu?ils ont emmenée avec eux et dont le brassage avec d?autres influences rencontrées dans les lieux d?exil a donné naissance à une culture nouvelle et riche.

Qu?implique le projet en pratique ?

Le pays qui souhaite en faire partie doit identifier les sites de mémoire. Il peut solliciter une aide financière de l?Unesco pour l?aider à préparer son dossier car celui-ci doit être soutenu par des preuves scientifiques. Une fois qu?un site est déclaré patrimoine mondial, des règles assez strictes gouvernent son administration. L?Etat doit donc pouvoir donner certaines garanties sur le plan foncier.

Des promoteurs veulent créer un téléphérique au Morne.

Si le site est déclaré patrimoine mondial, il faudra oublier ce projet. Quand on veut faire la montée au Golgotha, on n?y va pas en téléphérique ! On porte la croix sur son dos ou alors on se joint à la procession comme jadis. On essaie de ressentir la souffrance des martyrs. Les sites de mémoires de la traite négrière sont des lieux de tragédie, pas des sites touristiques ordinaires. Il faut faire attention à ne pas dénaturer. Il faut créer des endroits où les âmes des défunts peuvent se reposer. Déjà, ils sont partis en souffrance, en colère presque. Il ne faut pas les laisser errer.

Quel parallèle tirer entre l?esclavage et l?engagisme ?

L?engagisme n?est qu?une autre forme d?esclavage. C?est le travail forcé pour une pitance. C?est être traité comme des bêtes de troupeau. La mémoire des travailleurs engagés mérite d?être respectée. Maurice est une nation bâtie sur trois pieds. Il ne faut pas essayer de minimiser l?apport de l?un par rapport à l?autre.

La Route de l?Esclave peut-elle fédérer les peuples africains ?

Je pense que oui. La mise en valeur de ce douloureux passé partagé peut certainement cimenter une nouvelle cohésion entre les peuples victimes de l?esclavage et ceux qui en sont nés.

Certains disent que c?est l?Afrique qui a commencé la traite?

Ce discours est la parade de ceux qui se sentent gênés par la mémoire de la traite négrière. C?est vrai que ce sont les nôtres qui nous ont vendus. Mais au départ, il y a eu une prise de contact entre deux pôles de pouvoir, la bourgeoisie européenne et la noblesse africaine. Les esclaves n?ont pas consenti à être vendus. Il y a eu vol. Nous ne questionnons pas l?histoire. Nous souhaitons seulement qu?on cesse de la lire uniquement du point de vue européen. Et il faut que les jeunes connaissent le revers de la médaille. Notre combat est de faire inclure l?histoire africaine dans les programmes scolaires. Ceci est un sujet émotif. Seule la recherche scientifique peut aider à y voir plus clair.

La traite a donné naissance à des nations d?une riche diversité culturelle. La cohabitation n?est pas toujours harmonieuse.

La diversité culturelle se vit toujours dans la tension. Il ne faut pas craindre les divergences. C?est preuve que la société est vivante. Et il y aura toujours moyen de trouver un consensus.

Que pensez- vous des politiciens qui vivent dessus ?

Je fais confiance à la société civile pour ne pas se laisser avoir. C?est le rôle de l?éducation de préparer la population à cela. De développer chez le citoyen un sens critique envers les tenants du pouvoir.

Comment l?éducation peut-elle régler les problèmes de cohabitation quand le médium d?enseignement est exclusif ?

Maurice est un des rares pays africains à avoir atteint les six objectifs du sommet de Dakar. Il ne faut pas minimiser cette réalisation. Votre pays signe un accord avec nous aujourd?hui pour l?enseignement à travers le créole. Cela ne fera que consolider le système éducatif.

Est-ce uniquement aux victimes de pratiquer le devoir de mémoire ?

Ceux qui ont pratiqué la traite négrière s?y plient également. L?Unesco et l?Organisation mondiale du tourisme érigent des lieux comme l?île de Gorée et Cape Coast en lieux touristiques de mémoire. Les touristes ne peuvent pas et ne doivent pas percevoir l?esclavage comme de simples spectateurs.

Propos recueillis par Shyama SOONDUR

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