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Question de conscience
Gilbert Ahnee a tenté d?expliquer hier à ses lecteurs que ?l?express? n?a rien à voir avec ?Le Mauricien?. Il a raison : ?l?express? ne donne ni à l?éthique journalistique ni à l?intérêt public, ni même à l?honnêteté, le sens que leur donne le rédacteur en chef du ?Mauricien?. Il a raison : nous ne partageons pas les mêmes valeurs.
Par souci éthique (ce sens-là même qui nous ferait défaut), il ne nous viendrait pas à l?esprit de rebondir sur un mécontentement des lecteurs à l?égard d?un concurrent, sur une question aussi sensible en outre, pour vendre notre ?différence?. Il ne nous viendrait pas à l?idée de traiter nos confrères d?irresponsables, d?irréfléchis, d?insconscients, voire de malhonnêtes, même quand nous pensons qu?ils le sont. Il ne nous viendrait pas à l?idée, par-dessus tout, de régler de vieux comptes sur des cadavres. ?Le Mauricien? s?oppose, on le sait, à la création du ?Press Council? que réclame ?l?express?, et Gilbert Ahnee estime sain de profiter de ce drame pour crier victoire, avec un ton revanchard des plus inappropriés.
Personne n?est dupe. Ce n?est pas l?intérêt public qui dicte le discours humaniste de notre confrère. Il y a derrière ce traité de philosophie morale, des intérêts beaucoup moins nobles. Comment croire qu?il en est autrement quand l?essentiel de cet éditorial consiste à dire ?ce que Le Mauricien aurait fait? en citant des cas tout autres, dont la plupart? n?ont rien à voir avec ce dont il est question. Comment ne pas le croire alors que cette prise de position s?inscrit dans ce qui est devenu une habitude que nous avons choisi jusqu?ici d?ignorer : être à l?affût des moindres failles de ?l?express? afin de le discréditer ? Comment ne pas avoir de soupçons quand ?Le Mauricien? ne daigne même pas nommer celui qu?il attaque ? Et le titre de cet éditorial, qui défie les règles du journalisme qui réprouvent l?humour dans des situations sensibles? L?éditorialiste du ?Mauricien? est trop subtil pour ne pas l?avoir choisi pour l?ambiguïté qu?il recèle, ?y a pas photo? signifiant qu?il n?aurait pas, lui, hésité dans son choix, qu?il n?y a pas de comparaison possible entre les deux journaux. Gilbert Ahnee, à y voir, est beaucoup plus cynique que nous avons pu l?être, voire moins respectueux de la famille des victimes.
Nous n?avons pas, il est clair, la même notion de l?intérêt public. Nous croyons, à ?l?express?, que le débat qui aurait mérité d?être lancé par une presse responsable est le ?je-m?en-foutisme? au volant et le rôle du journaliste face à cela. Là est l?intérêt public, tel que nous le concevons, et nous l?avons dit à nos lecteurs. Parce qu?humaniste, nous le sommes au-delà des discours. Gilbert Ahnee allègue que nous ?tentons? de nous défendre. Libre à lui. Si c?est en nous imputant des intentions imaginaires qu?il croit refléter le journaliste professionnel?
Nous aurions pu, pour lui répondre, relever de même des cas où nous avons refusé la publication de photos de cadavres. D?une part, si ?Le Mauricien? est fier d?en posséder au point d?aller les retrouver dans ses archives, ce n?est pas notre cas. D?autre part, la colère de notre lecteur suffit à démontrer à quel point ses habitudes sont bouleversées. Nous n?en publions simplement jamais parce qu?il n?a jamais été jugé ?utile? jusqu?ici d?en appeler aux émotions du public pour le conscientiser. Est-ce une raison suffisante pour ne pas le faire ? En France, l?automobiliste est invité désormais à suivre un stage de sensibilisation pour récupérer son permis, un stage où il est soumis à des films violents. Aux Etats-Unis, des reconstitutions d?accidents des plus traumatisantes sont organisées à l?intention des jeunes pour prévenir l?alcool au volant. Chez nous, l?inspecteur Buntipilly démarrait une démonstration en disant ?Nou bisin aret dir, bisin komans montre?, avant de passer les images que l?on devine.
?L?express? a été sensible au mécontentement des lecteurs. Notre combat pour un ?Press Council? est d?ailleurs précisément la preuve que nous sommes attentifs à ces réactions. Un ?Press Council? est un arbitre. En page 14, Prof Peter Cole l?explique : ?Has first to decide if there has been any breach of the code of ethics. (It then) tries to settle any grievance by bringing the two parties together.? Nous pensons que le lecteur mérite une instance qui lui reconnaisse le droit de ne pas approuver nos choix. Nous ne croyons pas, contrairement à Gilbert Ahnee, que les journalistes ont ?l?éthique infuse?. Nous avons cependant volontairement occulté cette polémique. Il était plus important de garder, pour mieux faire comprendre la priorité absolue de la question, le regard tourné vers ces neuf cadavres que laisse la semaine écoulée. C?est un choix, comme d?autres, que nous dictait notre conscience.
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