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Qu?est-ce qu?elle dit, Carla ?
ZAzie ne s?intéressait pas du tout à Napoléon, «cet enflé avec son chapeau à la con». Elle n?avait cure d?aller aux Invalides, elle voulait voir le métro. Carla Bruni, elle, n?a que faire du métro, et son rêve d?un «homme qui a le pouvoir nucléaire» s?est réalisé avec celui qu?elle appelle «mon Napoléon». Alors, Carla une anti-Zazie à l?Elysée ?
Difficile à dire. Car, comme le dit le président, «tout lui va» : les habits et les signes. Elle peut poser en Mary Poppins pour Vanity Fair, perchée sur le toit de l?Elysée, ou en Lolita assise par terre sous les lambris de la République, incarner aussi bien Jackie Kennedy en chapeau que Marilyn Monroe posant nue ou chantant pour J. F. K. : «Happy Birthday, Mr President...»
L?avant-Carla offrait une suite de scènes de ménage non contrôlées : de l?épisode du yacht aux vacances ratées aux Etats-unis. Comme dans une émission de télé-réalité, la production élyséenne improvisait au jour le jour, et l?exposition du corps du président relevait de l?exhibition plutôt que d?une vraie mise en scène. Avec Carla, tout a changé.
L?intronisation de la nouvelle première dame, après quelques faux pas en Egypte ou à EuroDisney, a fait l?objet, comme au théâtre, de nombreuses séances d?essayages et de répétitions, jusqu?à la générale en Afrique du Sud avant la première à Buckingham Palace, avec la fameuse révérence dupliquée à l?infini par les médias.
L?ex-top-model s?y entend à faire danser les signes. Bien qu?elle prétende tout ignorer du protocole, elle joue fort bien la première dame et s?y connaît en matière de défilés. Elle forme avec son président-mari un couple qui conjugue remarquablement la passion et la froide résolution, la stratégie et les sentiments. L?hebdomadaire allemand Der Spiegel ne s?y est pas trompé. Sous une photo en couverture du couple présidentiel survolé par la Patrouille de France et ses fumées tricolores, il avait choisi comme titre : «L?érotisme du pouvoir.» Image d?un pouvoir militaro-sentimental, érotico-militaire. Non plus l?Air Force, mais l?Eros Force.
L?ethnologue Pierre Clastres qualifiait le chef dans les sociétés primitives de «mannequin du pouvoir». Dans nos sociétés post-politiques, la figure du chef est dédoublée : le président a son mannequin. Ce n?est donc pas la mise en scène parfaitement maîtrisée de ses apparitions publiques qui permet d?identifier le nouvel habitus de la première dame. C?est le langage. Un langage riche en métaphores, métissé d?emprunts étrangers, ponctué de sourires, de silences qui parfois se prolongent de manière alarmante, avant d?être conclus d?un mot charmant, d?une pirouette.
Ce qui distingue Carla Bruni, c?est une expressivité presque mécanique mais légèrement déréglée, discontinue, qui se manifeste par des écarts, des sursauts... pour revenir à un état initial non perturbé : comme l?écrivait William Faulkner dans Le Bruit et la Fureur : «Tout dans l?ordre accoutumé.»
L?interview donnée à Libération avant l?été en offrait un échantillonnage significatif. Ses réponses aux questions de la rédaction balançaient entre deux pôles : l?ADN et l?épiderme, le corps et la peau, le fond et la surface. «Si l?opinion est une chose de surface, alors oui, je peux l?aider. Si l?opinion est une chose de fond, non.» Elle avouait ne faire corps ni avec la politique ni avec son mari, mais ne pas vouloir non plus «faire obstacle», «porter préjudice à la nouvelle situation».
A entendre Carla Bruni, la musique constitue son «noyau intime», dans lequel «(elle plonge) pour survivre», avant d?évoquer, quelques minutes plus tard, un autre noyau : «Cette chose des tests ADN qui a un peu échappé» à son ami Hortefeux. Elle pense avec les deux parties de son cerveau, car «les gens qui sont complètement d?un côté ou de l?autre ne pensent qu?avec une partie du cerveau». Elle aurait plutôt tendance à se dédoubler : entre son «épiderme de gauche» et sa fonction de première dame. Une fonction qu?elle a du mal à cerner mais dans laquelle elle a «juste essayé de s?engouffrer». «J?ai juste pris ce chapeau-là et ce vêtement-là.» Mais, quand l?affaire est sérieuse, s?il s?agit d?une chose «précieuse» par exemple, elle donne son avis «autour d?un tête-à-tête avec mon mari». On en a le tournis !
Carla Bruni a appris une nouvelle langue en quelques mois, non pas le français, qu?elle parlait déjà remarquablement, mais cette langue que l?écrivain italien Leonardo Sciascia qualifia un jour de «langage du non-dire» et que Pier Paolo Pasolini avait identifié comme une forme de logopathie chez les hommes politiques.
Ce que dit Carla Bruni à son corps défendant, c?est quelle est prise dans un univers clivé, enfermée dans la fonction de première dame, qu?elle promet d?assumer bientôt «à plein temps». Elle raconte comment une femme tombe dans un rôle et y perd son latin. Son langage, chargé d?oxymorons et de périphrases, semble menacer de se figer. «Mon agent a été soulagé qu?il y ait des paroles qui ne puissent pas prêter le flanc à des interprétations.»
L?implication dans le pouvoir a ainsi pour contrepartie une paralysie du langage. Difficile de parler avec le langage du non-dire, de se faire comprendre en utilisant la langue de l?incommunicabilité. Ainsi peut-on entendre, dans ces allusions constantes à l?épiderme, au corps, au noyau de l?être, le cri du corps prisonnier dans la fiction du pouvoir.
Christian SALMON
© Le Monde 2008 ?Distribué par
The New York Times Syndicate
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