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Qu?est-ce que le cinéma?

1 octobre 2007, 00:00

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par Issa Asgarally

Ballaciner, J.M.G. Le Clézio, Editions Gallimard, 2007, 188 p., 18,50 euros.

C?est un livre majeur sur le cinéma, sur ses rapports avec les autres arts, en particulier la littérature. Avec la magie de l?écriture de J.M.G. Le Clézio.

D?abord sa rencontre avec le cinéma. Pour l?enfant qu?il était, le cinéma a été d?abord un divertissement à la maison. Il évoque l?appartement qu?il habitait après la guerre, le système composé d?un projecteur Pathé Baby que sa grand-mère avait installé dans le couloir, l?écran improvisé au moyen d?un drap blanc accroché au mur et les chaises pour les enfants. Le projecteur et les bobines provenaient d?une amie de sa grand-mère, Gaby, qui travaillait comme monteuse pour les usines Pathé.

A la page 39, J.M.G. Le Clézio aborde déjà les rapports entre le cinéma et la littérature. Pourquoi le film plutôt que le livre ? Pour lui, plaider en faveur du cinéma, c?est a contrario faire l?éloge de la littérature. Ce qu?il aime dans les livres, c?est qu?il ne lui demande pas cet effort. Pour écrire, il n?a nul besoin de projecteur, de régisseur, d?acteurs, de techniciens, de comptables, de banquiers, mais seulement d?un coin de table, d?un cahier et d?une plume, ou d?un traitement de texte. C?est cette liberté de l?écriture qu?il aime, n?avoir à dépendre que de lui-même. Est-ce à dire que la liberté est inexistante au cinéma ? Bien sûr que non ! : ?En littérature, la liberté, c?est de s?adresser directement à la source des émotions, de la mémoire, de l?imagination, c?est-à-dire au langage. C?est peut-être là que se trouve la raison du choix dont je parlais plus haut. Le cinéma, c?est une autre façon de parler. Son langage est fait d?images, il ne touche pas la même mémoire, ne met pas en branle les mêmes mécanismes. Dans les livres, je trouve un envoûtement, comparable à celui du chant, ou de la musique. En même temps que je suis transporté par l?histoire, les histoires, ou les segments d?histoire qui me sont racontés, les mots déclenchent en moi une rêverie sur le langage. (?) Ce que me donne le cinéma n?est pas moins personnel, pas moins profond. C?est différent. C?est une incantation. Une fascination. Le cinéma s?adresse à nos sens du réel, c?est-à-dire non seulement à nos stéréotypes, ou à notre mesure humaine du monde ( ceci est un chapeau, ceci est une femme, un enfant, ceci un vieillard, cela une scène d?amour, de poursuite, ou de douleur ), mais à notre cénesthésie, à notre synesthésie. Le haut, le bas, la profondeur, le passé, le futur, le vrai, le dangereux, le répulsif, le douteux? Nous voilà donc transportés, déshabillés, enlevés, enchaînés, mais nous sommes au même instant libres, conscients, consentants -- nous pouvons nous lever et claquer le strapontin, pousser la porte, sortir.

C?est un état très particulier.? Evoquant ?Ordet?, film de Carl Dreyer réalisé en 1955, JMG se penche sur une différence fondamentale entre le cinéma et le théâtre, la grande proximité avec les personnages : ?La lenteur, la lourdeur du rythme, l?impression d?étrangeté qui baigne le décor des scènes, cette sorte de retenue continuelle, la densité des silences, et surtout cette extraordinaire construction en noir et blanc, visages mis en évidence au centre d?une zone d?ombre, composition en profondeur, éclairée par le jour pâle d?une étroite fenêtre, tout cela nous met très près des personnages, comme si nous étions aspirés au centre du drame pour y prendre part.?

Dans ?Le cinéma était japonais en ce temps-là?, celui de la guerre évidemment, il se souvient du film ?Ugetsu monogatari? (?Les Contes de la lune vague après la pluie ») de Mizoguchi qu?il a vu à quinze ou seize ans dans une salle d?art et d?essai : ?L?émotion que l?on ressent tient à la beauté des images, au rythme lent des séquences, semblable au battement grave des tambours qui l?accompagnent. Mais elle naît aussi de la vérité, de l?acuité des sentiments exprimés, de la brûlure du constat.?

Et dans ?la révolution était italienne en ce temps-là?, JMG raconte le choc qu?il a ressenti en voyant ?Accattone? de Pier Paolo Pasolini dans un petit cinéma de quartier. Il n?y a vu rien de gratuit ou d?esthétique. Le décor, c?est le vide laissé par la guerre dans les paysages et les âmes : ?Les traces de la guerre sont ineffaçables : rafale de mitrailleuse sur les pans de mur, traces, écorchures, brûlures, terre à jamais stérile, que rien ne peut changer. Chez les humains, chez Vittorio surtout, le silence, l?obstination, la colère, la brutalité, un sentiment d?irréalité. Pasolini est le cinéaste du trouble, de l?à-côté.?

L?amour au cinéma, écrit JMG, a été l?invention des actrices. Et c?est surtout l?affaire d?Ingmar Bergman qui les filme, puis les épouse ! C?est ainsi que JMG consacre plusieurs pages à ?Sourires d?une nuit d?été? du cinéaste suédois avant de se pencher sur ?La Maison et le monde? de Satyajit Ray et ?L?Avventura? de Michelangelo Antonioni : ?Histoires de désir, lent mouvement de la séduction ? ou coup de foudre qu est probablement une invention du cinéma. Passion, déraison, man?uvres, jalousie, désespoir, vengeance. Abnégation, courage, amour jusqu?à mourir. Toute cette architecture mentale, ce jeu imaginaire qui fait la vie, le cinéma s?en est nourri, s?en est rempli, jusqu?à l?excès.?

Des pages entières de ?Ballaciner? ? néologisme déjà célèbre, qui combine ?balade? et ?cinéma? ? mériteraient d?être citées. Gilles Jacob, patron du Festival de Cannes, ne s?est pas trompé sur l?importance de ce livre, car il signe l?Avant-propos, ?Le verre de lait d?André Gide?, où il raconte comment il est devenu un accroc de la littérature.

La ?balla cination? de JMG en sens inverse!

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