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Quels sont les sens du théâtre ?

5 mai 2008, 00:00

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L?espace vide : Ecrits sur le théâtre, Peter Brook, Editions du Seuil, 192 pages.

2. Le théâtre «brut» et le théâtre «immédiat»

Qu?est-ce que le théâtre brut (Rough Theatre) ? Peter Brook pense avant tout au théâtre populaire dont les nombreuses formes à travers le temps ont un facteur commun. «C?est le théâtre à l?état brut. Le sol, la sueur, le bruit, l?odeur. C?est le théâtre qui n?est pas dans un théâtre, mais sur des charrettes, des roulottes ou des tréteaux, avec un public qui reste debout ou assis autour d?une table, devant un verre, un public qui participe et qui renvoie la balle; le théâtre d?arrière-salles, de sous-sols, de granges, avec des représentations uniques, un drap déchiré tendu d?un mur à l?autre, un paravent délabré pour dissimuler les changements rapides de costumes.»

Peter Brook songe aussi à un théâtre contestataire, dont le prototype littéraire serait celui de Bertolt Brecht : «Pour Brecht un théâtre nécessaire est celui qui ne perd pas de vue la société au service de laquelle il est. Il n?y a pas de quatrième mur entre la salle et la scène. Le seul objectif de l?acteur est d?obtenir du public, pour lequel il a un respect total, une réaction précise. C?est par respect envers le public que Brecht introduit l?idée de distanciation, car la distanciation est une invitation à faire une pause. Distancer, c?est couper, interrompre, mettre quelque chose en lumière et nous faire voir à nouveau.» La distanciation, ajoute PB, est surtout un appel lancé au spectateur pour qu?il entreprenne sa propre recherche et devienne de plus en plus responsable, qu?il n?accepte ce qu?il voit que s?il en est convaincu.

PB trouve dans le théâtre élisabéthain certaines caractéristiques du théâtre brut. Par exemple, l?absence de décor, la scène élisabéthaine étant une estrade ouverte et neutre -- un espace avec quelques portes -- qui permettait au dramaturge d?entraîner le spectateur grâce à une série d?illusions englobant le monde physique. Ou encore la succession ininterrompue des scènes qui éliminait les entractes. Sans compter le retour au monde brut et familier par la rupture de rythme, le passage à la prose, le glissement vers la conversation argotique et l?emploi d?un mot direct puisé du langage du public.

C?est dans la quatrième et dernière partie que PB évoque le théâtre immédiat qu?il semble privilégier parce qu?il ne peut parler que de celui qu?il connaît. C?est ainsi qu?il parle ici du théâtre tel qu?il le comprend, tel qu?il l?a vécu. PB raconte donc son expérience et expose son vrai point de vue.

Au sein d?une communauté humaine, écrit-il, le théâtre a une fonction exceptionnelle, ou n?en a aucune. «Le caractère exceptionnel de sa fonction vient du fait que ce qu?il offre ne se trouve ni dans la rue, ni chez soi, ni au café, ni chez des amis, ni sur le divan d?un psychanalyste, ni dans une église, ni au cinéma.» Le théâtre, poursuit-il, est aussi bien une loupe qui grossit l?image qu?une lentille d?optique qui la réduit.

Trois mots résument, selon PB, les trois éléments indispensables pour que l?événement théâtral prenne vie : répétition, représentation, assistance. Répétition souligne l?aspect mécanique, fastidieux, monotone du processus. Mais cette discipline est fructueuse. «Une représentation, c?est le moment où l?on montre quelque chose qui appartient au passé, quelque chose qui a existé autrefois et qui doit exister maintenant.» Mais pour qu?une répétition se transforme en représentation, il faut l?assistance du public. Sinon la mise au présent ne se produira pas. «C?est grâce à cette assistance ? l?assistance des regards, des désirs, du plaisir et de la concentration ? que la répétition devient représentation. Alors ce qui est «représentation» n?isole plus l?acteur de la salle ni le spectacle du public. Il les englobe : ce qui est présent pour l?un est présent pour l?autre.» La salle aussi subit un changement, car elle quitte la vie quotidienne, essentiellement répétitive, pour vivre chaque instant plus intensément. «Le public assiste au spectacle, mais, en même temps, l?acteur assiste le public.»

Ce théâtre immédiat que pratique PB, c?est le célèbre critique de théâtre, Guy Dumur, qui le décrit dans sa revue de la représentation de «Timon d?Athènes» au Théâtre ( en ruine ) des Bouffes du Nord en 1974: «Quand Peter Brook, tournant délibérément le dos aux pompes décoratives du théâtre à l?italienne, joue devant ces murs écaillés, où la scène n?est plus qu?un grand trou vide, revêt ses comédiens d?oripeaux vaguement orientaux, passés sur des costumes quotidiens, il justifie ce qu?il nomme l?anonymat de Shakespeare, en situant le drame de Timon dans un lieu nul, hors du temps et, par là même, près de nous. De l?espace vide renaît un théâtre à la fois brut et sacré qui, dans son dépouillement suprême, témoigne d?une humilité, d?une ascèse qu?aucun autre art ne saurait nous donner. Le miracle, c?est que, pour parvenir à cette simplicité, Peter Brook n?ait pas besoin de renoncer à la clarté, à l?intelligence du texte.»

Les dernières lignes de «L?espace vide» sont aussi lumineuses que les premières : «Dans la vie quotidienne, l?expression comme si est une fonction grammaticale ; au théâtre, comme si est une expérience. Dans la vie quotidienne, comme si est une évasion ; au théâtre, comme si est la vérité. Quand nous sommes convaincus de cette vérité, alors le théâtre et la vie ne font qu?un.»

A Maurice, où on s?éloigne de plus en plus de cette vérité-là, où des signes inquiétants indiquent que le théâtre se meurt, la lecture de «L?espace vide» de Peter Brook est opportune, voire salutaire. Pour analyser les causes de cette situation et penser les mesures pour la changer. Une tâche semblable exigerait un essai !

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