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Quel changement ?

5 juin 2005, 00:00

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Depuis les premiers jours de la campagne, chacun cherche à comprendre pourquoi elle semble si terne, « sans exubérance » pour reprendre le propos du Premier ministre. Un début de réponse : c?est une question de positionnement.

Tout au long des trente dernières années, le MMM de Paul Bérenger aura été le principal animateur des campagnes électorales. Une machine bien huilée dirigée par des stratèges, une équipe impitoyable propulsée par une redoutable ligne d?attaque. Le MMM a pratiquement toujours mené l?offensive parce qu?il attaquait du poste d?opposant. A ce jeu, le leader du MMM a été le maître incontesté, à un point tel qu?il a mis du temps à se défaire de son image d?opposant professionnel. Il a d?ailleurs toujours du mal à se draper du manteau d?homme de gouvernement. Celui d?homme d?Etat, n?en parlons pas, c?est une autre dimension.

Cette fois, le MMM a des difficultés à trouver ses marques. Il a fait ce qu?il sait faire, pris la posture classique de l?opposant qui dénonce les failles de l?adversaire. Décliné sur le même air qu?hier, l?argumentaire de l?alliance MSM-MMM est la critique du bilan travailliste des années 1995-2000 et de la personnalité de l?ancien Premier ministre. Ce rappel n?est sans doute pas sans quelque pertinence, mais c?est mal connaître la psychologie de l?électeur que de s?en contenter. Le souvenir plus au moins lointain du régime travailliste ne peut lui faire oublier les conséquences concrètes de la gouvernance présente de l?alliance MSM-MMM.

Plus grave encore, l?alliance gouvernementale croit pouvoir appuyer sa campagne sur un bilan qu?elle estime « extraordinaire » et réclamer un vote de satisfaction. Ce bilan eut-il été en effet sans tache, il serait quand même bien imprudent de miser sur la gratitude de l?électorat. Si les électeurs sont des gens qui se distinguent par leur sentiment de reconnaissance, cela se saurait?

Non seulement ils sont frivoles et ingrats, ils ont surtout une mémoire très sélective. De tout ce qu?a pu faire le gouvernement au cours des cinq dernières années ? et beaucoup a été fait ? il y a, à l?heure des comptes, une ou deux questions qui demeurent.

Si ce gouvernement connaît un début de campagne laborieux, c?est que les récriminations des électeurs sur le problème du coût de la vie en particulier recouvrent totalement les applaudissements mérités dans d?autres domaines. Je gage que les élections se joueront surtout sur cette question et peut-être sur celle de la précarité de l?emploi ouvrier. C?est un peu injuste sans doute mais c?est ainsi. Pour qu?il en soit autrement, il aurait fallu des circonscriptions peuplées d?économistes avisés, et encore?

Face à cette problématique, l?alliance MSM-MMM paraît désemparée ; si elle sait attaquer, elle ne sait pas se défendre.

Et elle ne sait pas non plus anticiper. Personne ne votera pour remercier Bérenger et consorts de ce qu?ils ont fait. « Victoire », c?est un slogan débile, une promesse pour les politiciens, pas pour les citoyens. Victoire sur quoi ?

Et même les prédispositions à l?attaque qui ont fait les beaux jours du MMM laissent sceptique. Ce qu?on voit là, c?est une équipe vieillissante qui bute sur des erreurs de stratégie impensables, et cède beaucoup de champ à son adversaire.

Dans cette course courte, Navin Ramgoolam a aussi son problème de positionnement. Il s?imagine, lui, qu?il peut gagner les élections sur la seule perception des faiblesses de son adversaire. Il prend la posture d?un opposant pur et dur à la politique menée par l?alliance gouvernementale sans prendre le soin d?asseoir sa propre crédibilité et celle de son équipe.

La campagne de l?Alliance sociale s?adresse pour l?instant essentiellement aux électeurs gagnés à sa cause. Ceux-là sont enivrés depuis des mois de la rhétorique anti-Bérenger et n?ont pas besoin de savoir si Ramgoolam sera à la hauteur pour voter contre Bérenger. Les ressorts de cette campagne sont anciens et ne permettent pas de croire à une progression spectaculaire.

L?analyse des résultats de l?an 2000 de même que tous les sondages publiés depuis, y compris celui que le Parti travailliste a particulièrement apprécié, indiquent nettement que le vainqueur des prochaines élections sera celui qui aura réussi, d?ici le 3 juillet, à convaincre la masse considérable d?électeurs encore indécis. Elle représentait en février environ 30 % de l?électorat, des déçus du bérengisme pour la plupart.

Vis-à-vis de ces électeurs qui décideront en fin de compte de l?issue du scrutin, la campagne de l?Alliance sociale est inadaptée. C?est un électorat qui estime peut-être nécessaire un « changement », mais n?est pas disposé à risquer son avenir. Il cherche des garanties. Il veut surtout savoir ce que le changement implique et mesurer la compétence des hommes et des femmes qui aspirent à le conduire. Si Navin Ramgoolam ne présente pas d?ici peu une équipe gouvernementale crédible et capable de donner la réplique aux ministres actuels, notamment lors des émissions politiques télévisées et dans les médias en général, il commettra une grave erreur de jugement. Ces électeurs désillusionnés savent que les gouvernants ne sont pas des faiseurs de miracles. Un moment, ils y ont cru, ils sont revenus à la réalité, ils voteront utile. Ils veulent être rassurés sur la capacité de l?équipe portée au pouvoir à faire correctement le peu qui demeure encore du domaine sans cesse rétréci du politique.

Nous touchons là à la question du programme. Ce n?est pas toujours sérieux ce que les politiques promettent ; les attentes des électeurs ne sont pas raisonnables non plus. C?est la conjonction de ces deux dérives qui annonce le cycle prévisible des changements quinquennaux. Respecter un programme gouvernemental dans un contexte où la navigation à vue est plus souvent la norme devient une impossible mission. Laisser croire qu?il est envisageable de toujours choyer le citoyen sans lui parler de l?effort qui sera exigé de lui conduit chaque fois à l?impasse électorale et à la dévaluation politique. Il faut cesser d?infantiliser l?électeur. L?homme politique honnête est celui qui sera capable ces jours-ci de dire au pays la pénible vérité. Nous sommes entrés dans une phase économique extrêmement difficile. Il n?y a pas de solutions simples. Le risque est que le chômage continuera à s?aggraver, au moins pendant quelques années encore ; il est probable que le coût de la vie continuera à augmenter - les perspectives de croissance sont faibles et il n?y a pas vraiment de stratégie de rechange.

Nous n?avons pas encore entendu parler de ces questions graves.

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