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Que s?est-il passé en mai 1968?
Mai 68 : Une histoire du mouvement, Laurent Joffrin, Editions du Seuil, 446 pages.
● 1. 1er -13 mai : La crise étudiante
Nous sommes le 3 mai à 17h30, au Boulevard Saint-Michel, devant le Lycée Saint-Louis. Le brigadier Christian Brunet s?écroule, le crâne fendu par un pavé lancé par un jeune homme aux cheveux noirs et au col roulé.
C?est le premier pavé de Mai 68, celui qui symbolise tous les autres.
Ainsi commence «Mai 68 : Une histoire du mouvement» de Laurent Joffrin, directeur de publication de «Libération». Bien qu?il raconte les «événements de Mai» au jour le jour, en s?appuyant sur de nombreux témoignages et une documentation abondante, l?auteur ne propose pas un genre de thriller politique. L?analyse est toujours présente. Ce qui le pousse parfois à réfléchir sur les hésitations de l?Histoire sur le fil. En effet, en plusieurs occasions, écrit LJ, Mai 68 aurait pu ne pas avoir lieu ou s?arrêter.
La première occasion, c?est le 3 mai. Les étudiants qui occupent la Sorbonne et les policiers à l?extérieur négocient une sortie dans le calme. Mai 68 commence par un arrangement de courte durée. Les «perturbateurs» désignés par le recteur étant trop nombreux, le contrôle de leur identité, selon la procédure policière, ne peut se dérouler sur place. Environ cinq cents étudiants sont donc embarqués dans les cars qui attendent à l?extérieur ! Pour Pierre Viansson-Ponté ? auteur de l?article «Quand la France s?ennuyait» ?-, c?est l?erreur qui a tout déclenché : «Il suffisait de laisser partir les trublions en s?assurant de leur dispersion. Tout serait rentré dans l?ordre. Le préfet de police, Maurice Grimaud, présent, l?eût peut-être décidé ainsi. Mais cette arrestation massive en plein coeur du Quartier latin a provoqué le mouvement de solidarité.» Pour les étudiants, l?arrestation de leurs camarades est intolérable. Parmi les policiers, la rumeur de la mort de leur collègue Brunet se répand rapidement. Les deux camps sont prêts à en découdre. C?est la première émeute de Mai 68.
L?Histoire hésitera encore sur le fil lors de la Nuit des barricades, le 10 mai. Ce vendredi soir vers 20 heures, Mai 68 peut s?arrêter. Mais sur le dernier point d?un accord, la libération de quatre lampistes que le gouvernement a mis en prison, tout achoppe. Cette broutille, écrit LJ, emporte tout.
Au cours de cette même nuit du 10 mai, à la Place Edmond-Rostand, à force de desceller les pavés, les étudiants découvrent du sable doré. Kilian Fritsch, étudiant à la fibre poétique, écrit sur un grand mur blanc : «Sous les pavés, la plage.» Il vient de créer l?un des plus célèbres slogans de Mai 68. Ces slogans ? «Soyez réalistes, demandez l?impossible», «Il est interdit d?interdire» ? sont plus surréalistes que marxistes. Ils auraient été interdits sous Lénine ou Mao !
Pour LJ, Mai 68 a une double origine. Le premier est un facteur social. C?est l?entrée en scène d?une nouvelle génération, celle des «Baby-boomers» qui sont nés à partir de 1942. «Les jeunes ne sont pas une classe sociale, lisait-on dans les bréviaires marxistes. En Mai 68, ils jouent pourtant, en tant que groupe particulier, un rôle décisif?
Entre quinze et vingt-cinq ans, pour ceux, de plus en plus nombreux, dont on peut financer les études, ils vivent un âge intermédiaire entre l?enfance et l?âge adulte, autonome et dépendant, studieux par à-coups, oisif le reste du temps, pendant lequel ils peuvent lire apprendre, rêver, aimer et se distraire. Cet âge, c?est l?adolescence, une idée neuve en Occident.» Le jazz et le rock and roll ouvrent la voie vers leur libération personnelle. Le cinéma leur propose de nouveaux modèles nommés James Dean et Marlon Brando alors que la chanson, avec John Lennon, Bob Dylan et Joan Baez, devient de plus en plus critique.
L?autre facteur est universitaire. De 50 000 en 1936, les étudiants sont passés à 250 000 en 1960 et à 500 000 en 1968. Cette démocratisation par le nombre devait s?accompagner d?une démocratisation par les méthodes et d?une adaptation au monde moderne. Mais des structures archaïques semblent incapables de le supporter. Ainsi, les garçons n?ont pas le droit de rendre visite aux filles dans les cités universitaires ! C?est d?ailleurs à ce sujet que la contestation commence à Nanterre sous l?impulsion d?un jeune étudiant d?origine allemande, Daniel Cohn-Bendit. A ces tracasseries, s?ajoute le problème de la sélection. Le Président de Gaulle croit en l?adaptation du système scolaire et universitaire aux besoins du pays en cadres de haut niveau par une sélection à l?entrée dans les facultés. Les étudiants lui opposent un refus basé sur les résultats de la sélection scolaire. Pour eux ? les travaux sociologiques de Bourdieu et Passeron l?indiquent?, l?université est également une machine à reproduire les classes sociales. Ce que confirment les statistiques qui révèlent une sur-représentation massive des couches éduquées de la population (qui coïncident en grande partie avec les classes riches) et une sous-représentation de fils d?ouvriers, de paysans et d?ouvriers.
A la lecture du livre de LJ, il me semble qu?un troisième facteur est à l?origine des événements de mai : la décision du Parti communiste français «de mettre de l?ordre dans sa dépendance anarchique», où on retrouve principalement de jeunes étudiants militant au sein de trois courants, à savoir les «Italiens» menés par Bernard Kouchner et Jean Schalit, les trotskistes d?Alain Krivine et Henri Weber et les pro-chinois marxistes-léninistes influencés par Louis Althusser.
En les expulsant, le PCF se coupe du monde étudiant, en particulier de sa composante la plus active. Et se forment alors des groupuscules en tout genre?
Car Mai 68, ce n?est pas seulement une crise étudiante. C?est aussi une crise sociale et politique.
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