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Quand tombe un chêne

15 juillet 2003, 20:00

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Nos déjeuners mensuels nous offraient l?occasion de refaire le monde. Le tourisme et son développement constituaient une plaisante parenthèse sans pour autant nous préoccuper outre mesure, estimant que nous avions déjà beaucoup donné. La conversation s?articulait plutôt autour de l?engagement politique et social, de la recherche de l?authenticité de l?homme dans un environnement pluriethnique, de la pénible inadéquation des partis et des gouvernements par rapport à la construction dépassionnée, non partisane, de la nation.

Tout cela était abordé sans snobisme intellectuel, mélangeant pêle-mêle les derniers potins des salons, l?histoire du cinéma ? il avait une grande collection de vidéocassettes ? ou les trouvailles gastronomiques de quelques-uns de nos grands chefs. Il me désolait qu?il ne buvait que de l?eau gazeuse alors que nos agapes se seraient prêtées à de plus enivrantes libations?

Quand, il y a quelques années, il choisit une orientation politique que nous avions tous trouvée spécieuse, il avança que son ambition ne se limitait qu?à la réalisation de quelques projets auxquels il était particulièrement attaché, parmi lesquels, l?abolition de la peine de mort et les problèmes de nationalisation. Il éprouvait avec toute la fougue de son c?ur et l?intégrité de son intelligence la dialectique de l?engagement social et politique. Sans être un doctrinaire du pouvoir de l?état, il arguait qu?il fallait être au c?ur du système, en dépit de son incohérence, pour influer sur les orientations décisives. Son sens intellectuel de l?ordre et de la discipline lui aurait interdit une adhésion politique aveugle. Il aida sereinement, sans en être vraiment inféodé, un parti tombé au creux de la vague, dépourvu de têtes pensantes et de vision depuis le départ d?un chef charismatique. Ce fut une parole plutôt discrète à l?oreille, pas toujours attentive, de ceux qui préféraient la médiatisation de l?action à partir d?idées largement héritées de lui.

Ses écrits ? trop rares ? révélaient une structure verbale sans complaisance, ni faiblesse. Il aura souvent dérangé les bien assis, les bien-pensants, les roublards institutionnels et administratifs, bref, les princes qui nous gouvernent. Proposer une morale à des monstres froids qui ne pensent qu?aux astuces garantissant les prochaines échéances, n?est pas une démarche sans risque. Il vaut mieux ne pas toucher aux idoles du peuple. La dorure vous en reste aux doigts ! En somme, il était de ceux qui donnent des réponses aux questions que les autres ne se sont pas encore posées.

Nous n?irons plus, échappant à la monotonie des foires promotionnelles et au déhanchement libidineux des ségatières attifées, déjeuner à Paris dans les bistrots que nous avaient recommandés nos amis.

Un ami qui meurt c?est une déchirure dans le panorama intérieur de ceux qui demeurent. La composition du tableau ne sera plus jamais la même.

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