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Quand l?industrie sucrière renonce à l?ambition des 800 000 tonnes

21 mars 2004, 20:00

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UN sous-titre d?article de journal d?il y a un quart de siècle ? de l?express du 2 février 1979, plus exactement ? ne mérite sans doute pas le caractère prophétique qu?on serait en droit de lui attribuer.

Il révèle que ?l?objectif des 800 000 tonnes (de sucre par année) est abandonné?. Le titre de l?article (Recul de l?irrigation) corrige par anticipation tout risque d?erreur. N?acca-blons toutefois pas ce sous-titre car il sonne, en fait, le glas d?un espoir qui a fait palpiter d?espérance l?industrie sucrière, pendant tout le temps où on l?affublait de titres flatteurs ou intéressés (?épine dorsale, colonne vertébrale, mère nourricière, vache à lait, bonne à tout faire, de l?économie mauricienne sinon du pays et de sa population?) pour mieux l?accabler de tous les péchés d?Israël.

L?article rapporte, plus modestement, qu?une hausse des tarifs d?électricité recule d?autant les espoirs placés en une meilleure irrigation des plantations de cannes des régions souffrant de déficit pluviométrique chronique. Le coût de l?énergie électrique pour les besoins de l?irrigation par aspersion est déjà jugé trop élevé. A cela s?ajoutent la hausse du coût de production sucrière et, curieusement, le faible prix du sucre sur le marché mondial.

Il fait ressortir la différence de rendement entre champs irrigués (42 tonnes de cannes à l?arpent) et champs non irrigués (seulement 20 tonnes). Il rappelle que, à l?Ouest, les terres non irriguées des petits planteurs ne produisent, en moyenne, que 19 tonnes et pourraient de ce fait être abandonnées. L?irrigation par aspersion ne concerne, il y a 25 ans, que 18 000 arpents dont seulement 3 000 appartenant aux planteurs. Et comme un malheur ne vient jamais seul, on signale deux autres spectres à l?horizon : une augmentation du coût de l?eau et l?introduction de la semaine de 40 heures. La conclusion s?impose d?elle-même. Le sucre doit dire adieu à son ambition des 800 000 tonnes. Du négativisme d?il y a un quart de siècle. Mais un négativisme sans doute approuvé par l?opposition mauve de l?époque, farouchement opposée à la gestion rouge des Travaillistes au pouvoir.

En fait, l?article est éminemment optimiste. Il semble, en effet, indiquer que si, par un coup de baguette magique, que les dirigeants politiques de l?époque pensaient posséder, l?on parvenait à réduire les coûts de l?énergie électrique et de l?eau et à éloigner l?épouvantail de la semaine de 40 heures, l?objectif des 800 000 tonnes redevenait à la portée de l?industrie sucrière.

Vingt-cinq ans après, en nos jours de pluies surabondantes, de réservoirs (notamment ceux de Midlands et de La Nicolière) et de nappes d?eau souterraine pleins à ras bord, nous pourrions supposer que notre présente année de grâce 2004 se qualifie à coup sûr à devenir une année de coupe record.

Il suffit de se véhiculer à travers les champs de canne du Nord et de l?Ouest, de s?émerveiller devant l?élongation, sinon record, du moins exceptionnelle, du roseau saccharifère, de remercier le dévastateur cyclone Gafilo d?avoir préféré se rendre à Madagascar plutôt qu?à Maurice, pour penser qu?est à notre portée la chance, sinon d?atteindre l?objectif particulièrement ambitieux des 800 000 tonnes, du moins d?améliorer la dernière coupe record, celle de 1973 avec 718 464 tonnes. Mais restons réalistes sans devoir être féministes. Nous savons que, pendant le dernier quart de siècle écoulé, d?autres grains de sable, que ne prédit pas l?article de 1979, sont venus enrayer l?apothéose de l?industrie sucrière mauricienne d?une coupe record à une autre (1936, 1937, 1938, 1941, 1942, 1947, 1948, 1949, 1950, 1951, 1953, 1955, 1956, 1959, 1963, 1972 et 1973).

L?essoufflement de notre industrie sucrière (nous ne parlons plus d?industrie principale, de monoculture, de pié-dou-riz ni même de premier fournisseur de devises) n?est certes pas dû à la réduction des usines sucrières, comme pourraient le penser les plus simplistes parmi nous, restés au niveau des problèmes mathématiques basiques de notre enfance (si 21 établissements sucriers ont pu produire 718 464 tonnes de sucre en 1973, quel tonnage produira les dix devant rouler cette année ?).

Nous ne produirons pas non plus 342 125 tonnes (718 464 ÷ 21 x 10) sous prétexte d?épierrage excessif, la canne, croit-on dans certains milieux, ne poussant à plein rendement que dans l?entreligne de murettes de pierres basaltiques, dûment et laborieusement alignées, au coût de moins de dix roupies par journée de travail.

Le sous-titre de 1979, faisant état de l?abandon des 800 000 tonnes est prophétique en ce sens que, bon an, mal an, notre sucre perd en moyenne un demi-millier d?hectares plantés en canne à sucre. La faute en est, pour une petite part, aux besoins fonciers touristiques et hôteliers, souvent près du littoral, dans des régions sèches, impropres à la culture cannière, et, en grande partie, par une boulimie foncière résidentielle et industrielle qu?encourage l?absence de plan d?aménagement territorial digne de ce nom et celle de volonté politique de sauvegarder mordicus la totalité de la superficie plantée en canne à sucre.

?Une tonne de sucre par habitant?

Le récent abandon du triangle d?Ebène (les meilleures terres agricoles de l?île) aux fins informatiques en est le dernier regrettable exemple, au point de faire de l?excellent Deal Illovo un bel exemple de ? gaspillage éhonté. C?est comme si un projet hôtelier prévoyait une villa ou des chambres tous les 500 mètres au lieu de tous les 10 m. Voilà ce que c?est d?avoir des arpents à gogo quand on ne sait quoi en faire.

Un mot sur le mythe des 800 000 tonnes de sucre. Le recensement de 1972 indique une population de 826 199 habitants à Maurice mais de plus de 850 968 sur l?ensemble du territoire mauricien. On frôlera le million avec le recensement suivant (1983). Il n?est donc pas possible de rapprocher l?ambition abandonnée en 1979 d?une production de 800 000 tonnes au vieux mythe de production annuelle d?une tonne de sucre par habitant pour enraciner dans le roc basaltique la prospérité mauricienne.

D?autres piliers économiques ont aussi rangé dans le placard des souvenirs passéistes le mythe d?une tonne de sucre annuelle par habitant. Mais notre industrie sucrière ne peut échapper à la crucifiante question suivante : quel avenir pour une industrie sucrière au sein de laquelle le terme, jadis magique et porteur d?espoir, de ?coupe record? est devenu quasiment tabou ?

Pendant un siècle et demi (1830-1980), la lancinante question : ?aurons-nous une coupe record, cette année ?? a été pour nous, Mauriciens, l?équivalent du ?l?an prochain à Jérusalem? de l?authentique diaspora religieuse juive (à ne pas confondre avec les sbires fascistes qui maintiennent au pouvoir, à Tel-Aviv, un bourreau politique de la trempe d?Ariel Sharon).

Les coupes records de l?industrie sucrière possèdent une histoire intéressante se terminant par une question-défi à laquelle nous n?avons pas le droit de nous dérober. Au départ, le rendement est si faible que la multiplicité des coupes-records est dans la norme des choses.

Ainsi de 1812 à 1832, on passe de 484 tonnes de sucre (pour toute l?île) à 36 797 tonnes, avec 14 coupes- record pour 19 années passées en revue. Il faut attendre huit ans (1840) pour passer à 41 024 tonnes. Nouvel arrêt mais plus bref, de seulement cinq ans pour redémarrer avec 43 771 tonnes en 1845. De là, on grimpe jusqu?à 150 480 tonnes en 1862, avec 11 coupes-records pour un laps de 17 années. Suit un autre record mais en sens inverse et surtout très inquiétant : 34 ans sans coupe-record. Il faut, en effet, attendre 1896 pour atteindre 152 748 tonnes. Les progrès sont plus lents mais constants jusqu?en 1914 et sa production record de 277 360 tonnes (cinq coupes-records pour 18 années).

Nouvelle stagnation de 21 ans entre 1914 et 1935 (280 540 tonnes). Puis ça repart en trombe. On franchit le cap des 300 000 tonnes en 1937. L?on arrive aux cinq coupes-records consécutifs de 1947-51, année où l?on frôle le demi-million, avec 484 086 tonnes. Ce demi-million sera franchi en 1953 (511 979 tonnes). La coupe record de 1963 restera dans les annales avec cent mille tonnes produites de plus que le précédent record (de 580 543 tonnes en 1959 à 686 193 tonnes en 1963).

Et c?est de nouveau la stagnation la plus inquiétante, exception faite pour les coupes-records de 1972 (686 366 t) et de 1973 (718 464 t). Cela fait déjà 30 ans que notre industrie sucrière n?est pas parvenue à améliorer son record de 1973. Nous devons pourtant le faire si nous ne voulons pas améliorer un autre record mais celui de la contre-performance, celui de 33 ans sans coupe-record entre 1862 et 1895.

Nos derniers espoirs de faire mieux qu?en 1973 résident dans l?acclimatation et la mise au point de nouvelles variétés cannières miracles, comme celle du Jubilé (du MSIRI) ou encore dans des variétés de cannes génétiquement modifiées. Tâchons d?améliorer la coupe record de 1973, après quoi nous pourrons toujours songer à nouveau à l?ambitieux objectif de 800 000 tonnes de sucre.

?Le sucre perd un demi-millier d?hectares plantés en cannes par an.

La faute en est aux besoins fonciers touristiques et hôteliers, souvent près du littoral, dans des régions sèches, impropres à cette culture, et à une boulimie foncière résidentielle et industrielle qu?encourage l?absence de plan d?aménagement territorial.?

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