Publicité

Quand l?expérience égale le diplôme

14 novembre 2003, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Plus volubile qu?Amina Barkatoolah, surtout quand il s?agit de la validation des acquis de l?expérience ou «recognition or accreditation of prior learning», son équivalent anglais, on en trouve peu. Dans le cadre d?une campagne de sensibilisation pilotée par la Mauritius Qualifications Authority (MQA), elle a animé plusieurs séminaires sur le sujet, proposant des modèles variés.

La VAE est un concept américain datant de 1945. De retour aux Etats-Unis, des vétérans de la Deuxième Guerre mondiale veulent réintégrer la vie active. Pour parfaire leurs diplômes, ils demandent à l?American Council on Education (ACE) de Washington de valider les compétences professionnelles ou sociales qu?ils ont acquises durant leur service militaire.

L?ACE recommande alors aux institutions enseignant aux adultes et universités de mettre sur pied des procédures fiables pour évaluer et certifier ces compétences. Celles-ci peuvent mener les ex-militaires à l?université pour l?obtention d?un diplôme dans la filière correspondant à leurs acquis.

Le système a un effet boule de neige, surtout dans les pays anglophones tels le Royaume-Uni, le Canada, avant d?être introduit dans l?enseignement supérieur en France en 1985 et étendu à tous les secteurs de l?éducation et de la formation professionnelle en l?an 2002. Pourquoi ne pas mettre cette procédure à la portée des Mauriciens?

Amina n?y voit que des avantages. « Ce système développe et maintient l?emploi. On pourrait, au vu de l?expérience et des preuves de compétences d?un individu dans un emploi type, les valider dans la direction d?un diplôme. Tenir compte de ses compétences écourterait son temps d?études dans sa nouvelle spécialisation. Ce système permettrait aussi à la personne qui cherche un emploi ou une promotion mais qui est arrivée à ?un plafond de verre?, d?accéder à des procédures de qualification et terminer rapidement un diplôme ».

UNE ENSEIGNANTE D?ANGLAIS RÉPUTÉE

L?autre cas de figure est celui de la personne dont l?entreprise met en place de nouvelles technologies pour lesquelles elle n?est pas formée. « La certification l?aide à maintenir son emploi. Si un diplôme existe pour la formation dans le maniement desdites technologies, la personne n?aura qu?à se faire évaluer en fonction des exigences du diplôme recherché et compléter le diplôme avec celles qu?elle ne possède pas».

C?est un enchaînement de choses qui mène Amina vers la VAE. En quittant Maurice pour Dublin, à l?issue de ses études secondaires, la jeune Amina rêve d?être enseignante d?anglais. Son diplôme BA Honours d?anglais en poche, elle regagne Maurice et enseigne d?abord au Couvent de Lorette de St-Pierre puis au Queen Elizabeth College.

Nous sommes dans les années 70 et le ministère de l?Education s?apprête à lancer la télévision éducative. Amina, elle, s?est déjà taillé une réputation comme enseignante d?anglais. Le ministère fait tout naturellement appel à ses services. La jeune femme relève le défi et découvre ce médium d?enseignement aidant en particulier les régions de l?île dépourvues de bons enseignants. Elle réalisera ses émissions éducatives au centre audiovisuel du ministère de l?Education à Rose-Hill.

Elle est si dévouée qu?elle obtient une bourse française pour se spécialiser en audiovisuel. Destination : Télédiffusion de France (TDF), où elle suit des cours de formations sur le contenu des émissions. Voulant allier la théorie à la pratique, elle demande à suivre quelques modules théoriques et obtient une extension de bourse. Cette formation additionnelle l?a mène à l?Université de Paris VIII.

A la fin du cours, on lui demande de livrer une analyse critique d?un schéma éducatif. Elle prend l?exemple mauricien pour démontrer comment la télévision éducative pallie le manque d?enseignants formés dans les régions rurales. Aussitôt achevé son brillant exposé, le responsable de la filière Sciences de l?Education, qui est venu expressément l?écouter, l?interroge sur ses projets. Elle se voit proposer de reprendre le sujet de son exposé pour l?obtention d?une maîtrise. L?idée la tente.

Mais sa bourse a pris fin et il faut qu?elle survive. Elle accepte un emploi à mi-temps comme conseillère pédagogique au centre de formation de TDF qui reçoit régulièrement des stagiaires anglophones. A la fin de sa maîtrise, elle embraye avec un doctorat qu?elle réussit évidemment. «Ce n?était pas facile de travailler une journée et, une fois à la maison, de reprendre ses cahiers pour faire des synthèses bibliographiques et rédiger des concepts », se rappelle-t-elle.

Aussitôt ses études terminées, Amina se voit confier un travail de recherche sur la VAE par son directeur de thèse pour le compte du ministère du Travail français et de la Formation professionnelle. Le gouvernement de l?époque a une idée derrière la tête en commanditant cette étude. La crise économique entraîne des pertes d?emplois. Les licenciés, privés de diplômes, iront grossir les rangs des chômeurs. De plus, l?emploi à vie est en nette régression. La tendance est à la mobilité, qui exige plus de qualifications. L?Etat veut éviter à tout prix une crise sociale.

Les attributions d?Amina sont précises. Elle doit définir la valeur de l?individu par rapport à ses expériences sociales, professionnelles et personnelles. Elle prend la direction des entreprises françaises, à commencer par la Régie Renault. «C?était ma première expérience de VAE et à l?aide de grilles d?observations préalablement construites, j?ai pu analyser les compétences, découvrir ce que les employés ont engrangé au cours de leur expérience professionnelle et sociale. C?est ce que l?on nomme learning by doing», explique-t-elle.

Après Renault et d?autres entreprises françaises, elle poursuit l?expérience aux Etats-Unis, au Canada, au Royaume-Uni où la VAE est déjà en application, puis en Irlande et en Italie. En fin de parcours, elle est devenue experte en VAE.

Les résultats de ses recherches font l?objet des recommandations de l?Université de Paris VII au gouvernement français. Le premier décret relatif à la VAE dans l?enseignement supérieur sera introduit en 1985. Il permet aux non-détenteurs du Bac d?accéder à l?enseignement universitaire pour l?obtention d?un diplôme à condition de posséder cinq années d?expérience professionnelle dans le domaine où il veut se spécialiser.

En 1990, Amina ouvre son cabinet de consultante, la Amina Barkatoolah Consultant (ABC). Ses plus gros clients sont l?Unesco, le gouvernement français, la Commission européenne et certaines entreprises.

Elle s?est peu à peu intéressée à la gestion des ressources humaines en entreprise. Elle publie un livre en l?an 2000, intitulé Valider les acquis et les compétences en entreprise ? Répondre aux défis de l?employabilité.

Actuellement, la consultante porte deux casquettes. Elle s?occupe de la VAE puis enseigne et conseille en gestion des ressources humaines où elle réalise des référentiels de compétences au sein des entreprises. «Je crée des fiches de compétences pour différents emplois pour les directeurs des ressources humaines. Celles-ci facilitent l?embauche, les promotions et la mobilité professionnelle en général». Amina enseigne aussi la gestion des ressources humaines dans une perspective internationale au Centre Inter-Institutionnel pour la Formation du Personnel à l?Université de Paris II (Panthéon-ASSAS), à l?Ecole supérieure du commerce où son enseignement se fait en anglais, de même qu?aux Hautes Etudes Commerciales (HEC).

«DÉCIDER EN FONCTION DES BESOINS DU PAYS»

Depuis 1992, le décret est devenu une loi concernant la validations des acquis professionnels en général et au ministère de l?Education qui délivre des diplômes. Par la suite, la loi de 2002, beaucoup plus complète, couvre toutes les institutions délivrant des diplômes, y compris tous les ministères. «Avec la VAE de l?an 2002, n?importe qui ayant une expérience professionnelle de trois ans et des expériences sociales du bénévolat, peut faire une demande de validation d?acquis si ces acquis correspondent aux exigences d?un diplôme».

A Maurice, elle a indiqué à la MQA un cheminement qui pourrait être standard. «C?est à la MQA de décider en fonction des besoins du pays», dit-elle. Elle estime que la VAE a sa raison d?être à Maurice où le taux de chômage est de 10.2%. «Il n?y a plus d?emplois garantis à vie de nos jours avec les mutations technologiques et la globalisation. L?individu entre dans un processus qui lui demande d?être employable tout au long de sa vie. Il doit se dire que la formation sera désormais un processus cyclique et pas linéaire. Et l?obtention d?une qualification serait alors facilitée par le biais du VAE».

Amina sait pertinemment bien qu?il y aura des résistances à la VAE, comme ça a été le cas dans chaque pays. Aussi suggère-t-elle de l?expérimenter dans quelques secteurs au préalable. «Je pense au textile où les licenciements sont nombreux, dans l?enseignement supérieur où l?Université de Maurice pourrait démocratiser avec des cours à temps partiels et peut-être dans une technologie de pointe telle que l?informatique. En expérimentant ce concept, on peut l?aménager, l?ajuster, l?infléchir pour répondre aux besoins et aux réalités du contexte mauricien. Si ça marche, on pourrait aller plus loin et envisager une généralisation».

La réussite de l?application de la VAE passe par une décision politique. «Il faut une réglementation pour régir son fonctionnement et mettre en place un contrôle de qualité par rapport aux procédures comme c?est le cas en France et ailleurs».

Son souhait est de pouvoir venir aider à la mise en place du système à Maurice. «Ce serait bien car cela me permettrait de voir les failles avant qu?elles se produisent et conseiller comment les éviter».

Amina est très prise par ses occupations professionnelles qu?elle va retrouver dès lundi car elle quitte Maurice samedi. «J?adore mon travail. J?aime les innovations. Je déteste la routine. Si l?on veut me tuer, on n?a qu?à m?enfermer dans la routine», précise-t-elle en riant.

Mais si Amina tire une grande satisfaction d?avoir pu faire avancer le concept de la VAE en France et d?être sollicitée pour faire de même à Maurice, ce n?est pas pour qu?on lui décerne une médaille. «C?est un peu ma mission. Nous vivons dans un monde où chacun de nous a une contribution àapporter, ne serais-ce qu?une petite goutte d?eau de ma part dans un océan. Quand ma vie s?arrêtera, je pourrais au moins me dire que j?ai participé à quelque chose, aussi infime que soit cette participation». Belle philosophie?

Publicité