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Quand le photographe surpasse le peintre

20 novembre 2005, 00:00

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Il y a photographe et photographe comme il y a photographie et photographie. Il y a même photo, comme on le dit dans le jargon sportif sinon populaire. La photographie a de multiples fonctions, alors que les Beaux-Arts sont confinés à un rôle décoratif et à une recherche de créativité artistique auxquels le condamne un art photographique n’ayant pas dit son dernier mot, après les avoir transcendés dans la capacité de reproduire le réel et de réussir le trompe-l’oeil.

La photo supplante ainsi le croquis esquissé ou le tableau léché, ayant tous deux pour objectif de pérenniser le souvenir visuel d’une personne, d’un événement, d’un site, quand ils ne se prévalent pas d’une vocation pédagogique, l’image volant alors au secours d’un enseignement verbal, selon le principe voulant qu’une image vaut mille mots, un poteau (indicateur) mille topos et une icône mille laïus.

Qu’il s’agisse de la photo d’un premier communiant ou d’un bambin soufflant sa première bougie, il est toujours plus facile d’appuyer sur le bouton déclencheur d’un appareil photographique plutôt que de s’armer de carnet de croquis, de crayons, de gommes, de pinceaux. Il faut être aussi arriéré que le système judiciaire planétaire pour autoriser crayon et pinceau dans le prétoire et y interdire l’appareil photographique ou cinématographique, pour le plus grand bonheur d’ailleurs des caricaturistes (ô Daumier) et des portraitistes.

Il y a le photographe de presse qui remplace avantageusement le peintre de marine ou de guerre, chargé, avant l’invention de Nicéphore Niepce, d’immortaliser un abordage, une salve d’artillerie, un assaut ou une quelconque parade militaire. Ici pas de pose, ni le temps de soupeser les différents ingrédients à tout chef-d’œuvre photographique. Tout est affaire de réflexe. Il s’agit d’être là au bon endroit, au bon moment et d’être attentif au détail le plus parlant. L’objectif est de réaliser le cliché le plus révélateur devant lequel les plus sceptiques s’inclineront.

<B>Un art décrié et sous-estimé</B>

Tout cela est encore plus vrai pour le photographe sportif et plus particulièrement pour ceux couvrant les courses de lévriers ou de sports automobiles. À l’extrême, se trouvent les paparazzi assez mercenaires pour traquer un moment d’intimité d’une quelconque vedette.

La photographie artistique peut atteindre sur le marché de l’Art des sommets que n’atteindront jamais les œuvres les plus méritantes des peintres et dessinateurs du monde entier. Il n’empêche que c’est un art décrié et sous-estimé parce que l’on retient davantage la simple pression sur un bouton déclencheur pour mieux reléguer dans l’ombre toute l’expertise technologique, pour ne rien dire du véritable tempérament d’artiste, sous-jacente à toute photographie de qualité.

L’amateur de Beaux-Arts, en quête de vibrations esthétiques et de plénitude émotionnelle, est-il disposé à investir autant d’argent dans une photo de qualité que dans un dessin, une peinture, une sculpture, pour meubler et décorer son quotidien, résidentiel et professionnel ?

Il va de soi que la photographie artistique perd en unicité et donc en rareté ce qu’elle gagne en possibilité reproductive, L’impossibilité d’acheter un chef-d’œuvre de Van Gogh, de Picasso, ou de Chagall n’a jamais empêché un esthète de se procurer une reproduction photographique de qualité ou de collectionner les albums artistiques sur un peintre donné pour pouvoir s’imprégner à loisir de ce que le génie artistique de notre humanité a produit de plus beau au fil des siècles.

Les facilités reproductives sont un autre élément qui distinguent l’art photographique des autres Beaux-Arts. Facilités, le mot peut sonner péjorativement aux oreilles d’un connaisseur. En fait, il couvre un domaine technologique dont les promesses sont multipliées à l’infini ou presque par la Fée informatique. Nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère esthétique où les artistes s’armeront d’outils encore méconnus du plus grand nombre d’entre nous, eux compris.

Les enfants de nos enfants entendront de nouveau les cris déjà poussés à la vue du Déjeuner sur l’herbe, des Tournesols, du Cri, des Demoiselles d’Avignon, des premières œuvres marquantes de Pollock, Mondrian, Kandinsky. Ils entendront crier au génie ou se plaindre que c’est n’importe quoi sauf de l’art. Ces doléances tiennent surtout au fait qu’on a tendance à confiner les Beaux-Arts dans des pratiques connues de tous et ayant fait leurs preuves.

Dans ce cas, il nous faut revenir à l’homme des cavernes et à ses peintures rupestres. Nul d’entre nous ne peut ni ne doit condamner aujourd’hui les techniques artistiques de demain, qu’elles s’appellent photographie, informatisation, numérisation ou technologies pas encore inventées. Il suffit de savoir qu’il y a seulement cinq lustres, nous ignorions tous ou presque la signification exacte du mot « ordinateur ».

Le débat sur ce que sera demain les Beaux-Arts est déjà ouvert à Maurice si l’on prend en considération les photographies, exposées jusqu’à mardi à la galerie Max-Boullé, Rose-Hill. Les photographes exposant sont Steeve P. Dubois, Sylvio Pierre et Parianen Sandiven. Il est difficile de les dissocier tant ils forment une réelle équipe et se complètent mutuellement. On peut toutefois regretter le petit format des œuvres exposées. Il oblige le visiteur à avoir le nez dessus. Hormis le cas des miniatures, l’exposition d’œuvres d’art suppose qu’on puisse les voir, les contempler, les apprécier même de loin.

Dubois, Pierre et Sandiven explorent les possibilités de modifier, de déformer, d’améliorer la reproduction de ce qu’a saisi et enregistré leur appareil photo. Maîtrisant prisme et filtre, pour ne pas dire philtre, le rendu devient l’objet photographié mais aussi quelque chose le transcendant.

<B>Rien à envier aux plus belles peintures</B>

Métamorphose ou mise en exergue, transposition ou sublimation, le fait est que, par exemple, des poires aux couleurs délicates et pleines de fraîcheur s’empreignent de la tendresse picturale dont peut être capable un Vermeer ou un La Tour. Faute de mieux, on ne peut que les dévorer des yeux. Dans la même veine, il faut saluer les masques de Dubois. La photographie rivalise ici avec des œuvres picturales réalisées par des artistes de chez nous.

Les liserons bleus ou violets, que des gouttelettes humectent de perles, offrent un effet peut-être plus facile. Le cœur d’aloès à la couleur verte dégoulinante nous offre un autre exemple que la photographie peut ne rien avoir à envier aux plus belles peintures connues. Et si on dispose des moyens requis, on cherche à savoir s’il est possible d’emporter avec soi ce que l’on a admiré ainsi exposé afin de pouvoir le contempler à loisir.

Les vues panoramiques offrent un coup d’œil différent des photos semi-aériennes de Port-Louis déjà vues. On a quelque peine à reconnaître le rond-point de l’Albion Dock et l’entrée nord de la capitale. En revanche, la vue de la rade avec la rivière des Lataniers au premier plan paraît trop facile. Le rendu de chaque immeuble se résume bien en quelques traits de couleurs luminescentes, mais pas assez pour chasser tout à fait l’effet image d’Épinal. Une vue panoramique peut difficilement se contenter de l’espace alloué à un timbre-poste.

Une danse avec le temps </B>

À l’instar du cœur d’aloès, les photographies de Dubois, Pierre et Parianen séduisent davantage quand elles font la part plus belle à un certain graphisme qui souligne davantage l’intimité de l’objet photographié que les aplats colorés d’une simple reproduction analogique sans recherche, pour ne pas dire mécanique et industrielle. Devant ces roses gravées, riches d’un dépouillement supérieur ayant gommé le superflu pour rendre plus évident l’essentiel, on conclut que la photographie est tout ce qu’on veut mais pas une simple pression sur l’un ou l’autre bouton.

L’art se fossilise ici, se durcit, se momifie et nous ramène à l’essence de l’objet photographié, telle cette pirogue bleue émergeant, on ne sait comment, d’un univers fossilisé. Parianen Sandiven est ainsi l’auteur d’une danse avec le temps avec cadran de montre, sablier, temps qui passe, pouvant inspirer un Lamartine autant qu’un Lac du Bourget.

Nous devons cesser de nous lamenter de ce que notre société, ou pire encore de ce que notre gouvernement, ne fait pas assez ou ne fait pas pour promouvoir l’art à Maurice. Oublions ce que les autres ne font pas ou font mal, à notre avis. L’important c’est de nous prouver à nous-mêmes que nous sommes encore capables de nous dépasser, de sortir de notre train-train, pour prendre le temps de prendre conscience de ce que savent faire les meilleurs artistes parmi nous.

À tous ceux que les Beaux-Arts intéressent, nous ne pouvons que dire : vous avez jusqu’à mardi pour aller admirer les photographies sublimées de Steeve Dubois, de Sylvio Pierre et de Parianen Sandiven, à la galerie Max-Boullé, Rose Hill.

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