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Quand le foot dérape vers la violence

5 décembre 2004, 00:00

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Avec la constitution d?équipes de foot sur une base régionale plutôt qu?ethnique, la violence qu?engendraient naguère les matchs de football du championnat de Maurice a été sensiblement atténuée.

Cependant, les débordements liés à ce sport n?ont pas tout à fait disparu. Ils ont trouvé une échappatoire dans les tournois organisés en dehors du contrôle de la Fédération de football, seul organisme responsable, en vertu du Sport Act de 1999.

Certaines de ces rencontres sont devenues le lieu d?expression d?apprentis hooligans qui donnent libre cours à une violence qui ne peut s?exprimer ailleurs.

Le dimanche 28 novembre, l?équipe de football de Bois-Rouge affronte St Etienne. Ces équipes de quartier reflètent, de par leur composition, les réalités géographiques et ethniques des deux localités respectives. Pour corser le tout, l?hostilité qu?elles nourrissent l?une à l?égard de l?autre n?est un secret pour personne. Bois-Rouge et St-Etienne disputent ce jour-là la demi-finale d?un tournoi organisé par le conseil de village de Pamplemousses.

C?est la joie dans le camp des supporters de l?équipe de Bois-Rouge. Leur équipe mène par deux buts à un. On joue les prolongations. Mais voilà que l?équipe de St Etienne obtient le droit de tirer un penalty.

L?esprit sportif rangé au rancart

Et c?est le but, la joie du côté de l?équipe de St-Etienne et la consternation pour Bois-Rouge.

Pour départager finalement les deux équipes à égalité, l?arbitre décide de procéder aux tirs au but. Le ton monte et des remarques fusent alors des deux côtés. Les menaces et les provocations aussi. L?hostilité gagne peu à peu en intensité. Personne n?y prête trop attention, pensant que les ardeurs vont vite se calmer.

Mais l?altercation entre Jerry Legallant, supporter de St-Etienne, et Suresh Paraduth, fan de l?équipe de Bois-Rouge va se terminer dans le sang. Voilà que Jerry s?effondre, frappé à l?arme blanche.

La vue du sang enflamme les ardeurs de ses amis qui poursuivent son présumé agresseur. Ils sont stoppés net par les supporters de Bois-Rouge avec force jets de pierre et de bouteilles de bière.

« Sur le coup, je n?ai pas compris ce qui s?est passé. C?était surréaliste. D?autant plus que pendant le match, rien ne laissait présager qu?un incident aussi grave se produirait », affirme Jean-Karl Palmyre, président du Liverpool Supporters? Club.

En l?absence d?un service médical, on transporte Jerry à l?hôpital Sir Seewoosagur Ramgoolam. Mais lorsque l?infortuné arrive aux urgences, on constate qu?il a déjà rendu l?âme.

Ce jeune homme de 26 ans s?était marié il y a à peine un an. Son épouse Jannick mettra au monde un enfant mais qui ne connaîtra pas son père. L?agresseur présumé, Suresh Paraduth, évoque la légitime défense face à la victime qui, soutient-il, le poursuivait avec un canif.

Après la mort de Jerry, les choses s?enveniment : les allusions à caractère communal viennent se greffer aux invectives lancées de part et d?autre. L?esprit sportif est rangé au rancart. N?était-ce l?intervention musclée de la police, l?étincelle de violence aurait embrasé certains villages du Nord.

« J?ai toujours été contre l?organisation de tournois de football hors du cadre de la Mauritius Football Association. Ils provoquent des troubles », explique Claude L?Onflé, vice-président du comité régional de football de Flacq.

Pourtant, l?organisation des équipes sur une base régionale était censée atteindre les joueurs et les supporters.

« Le principe fondamental, explique le président de la Mauritius Football Association, Vinod Persunnoo, est de s?assurer que tout joueur fasse partie d?un club lui-même enregistré auprès du comité régional qui est l?instance qui représente la fédération dans une région. »

Des équipes éphémères naissent le temps d?un tournoi

L?île est divisée en douze régions. Le tournoi régional a donc pour but de désigner douze champions. Une compétition inter-régionale est organisée selon un système de pool composé de deux groupes de six équipes chacun. Le champion de chaque groupe est promu à la deuxième division nationale.

En dépit de tout ce qui a été entrepris jusqu?ici pour extirper la violence des stades, force est de constater qu?il n?existe aucune structure pour encadrer ceux qui continuent d?organiser de manière ponctuelle des matches de foot.

Si certains recherchent l?aide de la Mauritius Football Association grâce aux comités régionaux, d?autres ne le font malheureusement pas.

« Nous recherchons toujours l?appui de la Mauritius Football Association lorsqu?on organise des tournois de football entre les villages », explique Ravindranath Rungoo, Senior Welfare Officer du conseil de district de Rivière-Noire.

« Nous organisons des matchs amicaux sur le terrain d?Olivia et nous nous occupons nous-mêmes du service d?ordre. Avant le match, nous organisons des rencontres avec les dirigeants des équipes, et les supporters viennent en grand nombre. On s?amuse dans un esprit sportif. C?est une forme de distraction et de partage », soutient Claude L?Onflé qui est un des dirigeants de Zenes Olivia, une équipe de foot de la localité.

Mais les tournois organisés sans le feu vert de la MFA se déroulent sur des terrains non clôturés et qui n?ont pas été homologués. De plus, aucune disposition de sécurité n?est prise pour les joueurs ou les supporters, même si ces rencontres attirent plus de spectateurs que les matchs officiels. Pour corser le tout, la consommation d?alcool est courante. Les arbitres choisis au hasard n?arrivent pas à imposer leurs décisions qui sont souvent contestées. Certains d?entre eux sont désignés d?office et n?enfilent le maillot noir qu?à la dernière minute. Et pour donner un carton jaune, la boîte de « Matinée » trouve un usage peu commun. « Nous avons fait circuler une note pour demander à nos membres de ne pas arbitrer ces matchs », indique Darmaraj Ramma, secrétaire du Mauritius Referee Committee.

Des équipes éphémères naissent le temps de la durée de ces tournois. Elles sont constituées selon la configuration des quartiers où elles voient le jour et défendent plus l?identité et l?appartenance à un quartier qu?autre chose. Ceci expliquant cela, un match tourne souvent à l?affrontement entre deux quartiers, car la défaite est considérée comme une humiliation.

« La constitution de ces groupes obéit à un phénomène d?appartenance à un groupe. Certains habitent un même quartier, achètent leurs provisions dans la même boutique », explique Mahendranath Motah, psychologue et ex-conseiller au ministère de la Jeunesse. « Ce sentiment d?appartenance est si fort que l?individu se confond presque avec son groupe. Cette adhésion prend alors une dimension identitaire. »

La MFA est pleinement consciente de risques de débordement lors des tournois qu?elle ne contrôle pas. Elle réfléchit déjà à une formule de sensibilisation aux règles du football. « Une meilleure connaissance de ces règlements réduira les risques de débordement qui surviennent parfois après une décision de l?arbitre », précise son président Vinod Persunnoo. De plus, toutes les régions ne disposent pas d?un stade homologué. Certaines rencontres se déroulent alors sur des terrains qui n?ont pas toutes les infrastructures requises. « Les douze régions devraient avoir un stade avec tous les équipements, et où des matchs peuvent être organisés le soir. »

Vinod Persunnoo estime qu?il faut, en outre, renforcer la loi autour de l?organisation des tournois de foot. Il pense qu?une réflexion devrait être engagée sur la nécessité ou non d?interdire purement et simplement les tournois si les mesures préconisées par la MFA n?ont pas été suivies.

Il demeure convaincu que l?esprit de la régionalisation gagne peu à peu du terrain et qu?il va falloir au moins cinq ans pour qu?elle apporte les résultats escomptés.

Au ministère de la Jeunesse et des sports, on est conscient du problème. « Je suis pour la démocratisation du sport. Il faut avoir une attitude flexible pour les tournois organisés sur une initiative personnelle et donner des infrastructures à toutes les régions », déclare Amba Veerassamy, chef de cabinet. Un membre d?un comité régional qui ne veut pas être cité soutient que c?est par manque d?argent que des terrains ne sont pas clôturés et que le recours à une présence permanente de la police lors d?un match n?est pas possible.

Mahendranath Motah estime, quant à lui, qu?il faut faire l?éducation des entraîneurs, des responsables de clubs et des dirigeants de quartiers. « L?institution de club de fans permettra de canaliser les émotions des supporters, d?éveiller le sens de fair-play et d?accepter les autres. »

Seule l?histoire dira si Jerry Legallant n?est pas mort pour rien, et si ce drame a servi à faire prendre conscience des dangers qui guettent notre société.

En l?absence de toute autorité, de toute règle sportive élémentaire conformément au principe de la régionalisation et de toute exigence à rendre compte des débordements auprès des autorités compétentes ? police, corps arbitral ? ces tournois sauvages sont devenus de véritables arènes où des apprentis hooligans donnent libre cours à une violence qui ne peut s?exprimer ailleurs.

« Ce sentiment d?appartenance est si fort que l?individu se confond presque avec son groupe »

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