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Profession :Chasseur de ferraille

18 novembre 2006, 20:00

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Perché sur son camion, Mario parvient difficilement à se faire entendre. Le bruit assourdissant des employés, découpant des carcasses de voitures, recouvre en effet sa voix. Flanqué de trois « associés », il essaie tant bien que mal de décharger son camion. Son métier, chasseur de ferraille. Il écume les villages du sud de l?île à la recherche de ferraille susceptible de lui rapporter de l?argent.

Ce père de famille se souvient encore du temps ? pas si lointain que cela ? où la « chasse » à la ferraille était un très bon plan. Il lui arrivait en effet de gagner jusqu?à Rs 37 000 par mois. Un business lucratif qui lui assurait un revenu confortable. « Nous faisions jusqu?à deux ou trois allers-retours par jour tellement il y avait de la ferraille. Il faut dire que les gens nous donnaient les déchets métalliques qui traînaient dans leurs cours », raconte-t-il.

Depuis, les temps ont bien changé. C?est à peine s?il parvient aujourd?hui à obtenir Rs 10 000 mensuellement après s?être acquitté de tous les frais. « Les gens ont compris qu?il y avait pas mal d?argent à se faire avec de la ferraille. Maintenant, quand on fait du porte-à-porte, ils nous font clairement comprendre qu?ils veulent vendre leur ferraille », explique Mario. Ce qui a pour effet, indique-t-il, de réduire considérablement le profit qu?il faisait autrefois.

Cet engouement pour la ferraille date de plusieurs années déjà et malgré la prolifération « sauvage » et disparate de ce phénomène, il s?agirait d?un réseau bien organisé. Sarwar Joonas, responsable de la section des matériaux de construction à Joonas & Co. Ltd, qui a une vue d?ensemble de l?industrie du fer à Maurice, met la naissance et le foisonnement de cette activité sur le compte de quelques « hommes d?affaires » originaires de l?Inde.

« C?est un réseau de plusieurs Indiens qui sont venus à Maurice et ont commencé par recruter des chauffeurs de camion et qui, à leur tour, ont fait passer le mot à des gens sans scrupules. » Il poursuit en expliquant que c?est la forte demande de ce matériau sur le marché mondial qui explique l?intérêt que portent les Indiens pour les vieilles ferrailles de Maurice. « Le cours du scrap metal est monté assez haut récemment, passant à $ 275-$ 300 dollars (Rs 9 000-Rs 10 000) la tonne, avec le frais du fret inclus. C?est un réseau bien organisé et surtout une industrie florissante. »

<B>« Certains volent tout ce qui leur tombe sous la main »

Florissante, en effet, et populaire aussi, car, ce jour-là, quelques minutes après l?arrivée de Mario, une voiture rouge, conduite par Lindsay, un habitant de Roche-Bois, fait son entrée dans l?entrepôt et se dirige sur la balance. L?employé lui fait signe de se rendre après deux conteneurs que ses collègues s?attellent à remplir. Accompagné de sa femme et de son fils de huit ans, Lindsay ouvre le coffre de son véhicule et en sort une foule d?objets hétéroclites qu?il remet aux travailleurs. Ces derniers s?emploient aussitôt à les empiler soigneusement dans le conteneur.

Outre son emploi chez Thon des Mascareignes, Lindsay explique ramasser de la ferraille pour arrondir ses fins de mois. « Mo al ramasse feray ek mo fam kan mo gagn enn ti letan. Parfois, nou ressi trace enn Rs 15 000 dan enn mois ar sa travay la », explique-t-il, non peu fier de sa combine. Mais comme tous les « chasseurs » de ferraille, lui aussi éprouve de plus en plus de difficultés à mettre la main sur cette matière première destinée à l?exportation. « Il y a beaucoup trop de gens qui se sont lancés dans ce business. C?est ce qui pousse certains à voler tout ce qui leur tombe sous la main », lâche-t-il, un brin fataliste. Au moment de s?en aller, il effectue un petit détour dans le local pour vérifier la quantité de fer livrée ? 150 kg ce jour-là ? et pour prendre son argent.

Ainsi, si beaucoup de ces « chasseurs » procèdent légalement et contribuent quelque part à nettoyer les terrains en friche, ce n?est pas toujours le cas d?autres peu scrupuleux. Situé à proximité de l?autoroute dans une région industrielle en périphérie de la capitale, un entrepôt de ferrailles, s?est au fil du temps, implanté dans le paysage. Au milieu des vieilles turbines d?usines, des carcasses de voitures et autres débris métalliques, deux pylônes électriques, visibles de la rue, viennent jeter un doute sur la légalité qui entoure les activités de cette entreprise.

À côté, une camionnette blanche, avec à son bord trois individus qui s?activent à décharger leur marchandise. Le conducteur dit s?appeler Anil. Accompagné de deux employés à la mine patibulaire, il vient de conclure une transaction qui leur a valu Rs 8 500. Il nous affirme travailler essentiellement dans la région des Plaines-Wilhems, à la recherche de déchets métalliques qu?il pourrait revendre à un exportateur.

Devant une proposition de débarrasser un terrain en friche, contenant des débris métalliques, Anil répond qu?il peut s?en charger, moyennant une somme. « Pas tracas, nou pou faire enn travay propre ek personn na pas pou gagn problem », assure-t-il. Interrogé sur les origines des multiples blessures qu?il porte au visage et au bras, plâtré, il reste vague, changeant même de sujet de conversation.

Il propose de trier les ferrailles du terrain et de les transporter dans son camion jusqu?à l?entrepôt. « On peut vous faire un prix pour que vous ne sortiez pas perdant lorsque vous vendrez la ferraille ici », marchande-t-il. Le gérant de l?entrepôt explique qu?il faut d?abord traiter avec le camionneur sur la quantité de débris qu?on veut vendre, et qu?il les achètera au prix de Rs 3 000 la tonne.

<B>Impuissance et indécision des autorités</B>

Questionné sur la viabilité de son activité, Anil dit s?en sortir confortablement. « Mais c?est de plus en plus dur. Auparavant, les gens se débarrassaient de leurs ferrailles gratuitement. Aujourd?hui, c?est plus dur. Ils se sont rendu compte que ces débris ont une certaine valeur », explique-t-il. « Même si les débris ne représentent que des ordures dont on voudrait bien se débarrasser, les gens ne veulent plus les donner gratuitement. »

Mais Anil semble cacher bien plus qu?il ne veut le dire. Car si les ricanements de ses deux acolytes face à des questions sur la légalité de sa pratique ne sont pas révélateurs, il souffle discrètement qu?il peut « fer gagne ene pli bon deal » si on lui téléphone plus tard, à l?abri des oreilles du gérant de l?entrepôt.

À en croire les diverses personnes interrogées, les exportateurs bénéficieraient de « bons contacts » auprès des autorités pour ne pas être inquiétés. C?est ainsi qu?on apprend que le conteneur peut quitter la rade de Port-Louis dans sept à dix jours, rendant la police impuissante si elle enquêtait sur des objets volés.

Sur ce point, Sarwar Joonas explique que toute transaction effectuée à la douane peut être retracée. « Toute compagnie exportatrice a un numéro de matricule qui s?intitule le TAN number. À la douane, tout se sait. Maintenant, le but est de savoir à travers quelles compagnies ces Indiens arrivent à exporter leurs conteneurs de ferrailles. »

Du côté des opérateurs légaux détenant un permis pour exporter la ferraille récupérée, c?est la consternation devant cette compétition « malsaine ». Keseven Runghen, l?un des trois opérateurs légaux exportant la ferraille explique que : « Nous, c?est-à-dire les opérateurs légaux, achetons des clients habituels, notamment des propriétés sucrières, usines ou autres. Nous achetons en gros, alors que ces opérateurs acceptent même des brouettes de débris et payent au kilo. Si de notre côté nous dépendons des usines pour notre exportation, d?où provient la ferraille de ces personnes aux brouettes ? »

C?est pourquoi, le député MSM, Joe Lesjongard, adressera une question à Navin Ramgoolam, ce mardi au Parlement, quant à une éventuelle mesure visant à interdire l?exportation de ferraille.

Malgré quelques avertissements dans la presse, et devant l?impuissance et l?indécision des autorités, le phénomène de vol de ferraille pourrait grandir en popularité. Surtout que certaines personnes peu scrupuleuses font preuve d?imagination et d?originalité quant à l?identification de leurs cibles. Et Sarwar Joonas de déclarer, en plaisantant que, bientôt, nous devrons peut-être enchaîner nos voitures pour éviter qu?elles ne disparaissent dans des conteneurs à destination de l?Inde.

<B>Les tarifs</B>

Par les temps qui courent, la vente de ferraille est un business très lucratif. À tel point que certains ne reculent devant rien pour se procurer des pièces métalliques en tout genre. Ci-dessous une estimation des prix que proposent certains opérateurs peu regardants sur les origines des pièces vendues.

Il est inutile de préciser que la revente de certaines pièces est illégale.

■ Couvercle de bouche d?égout : Rs 100

■ Panneau de signalisation : Rs 150

■ Feu de signalisation : Rs 200

■ Banc en fer forgé : Rs 200

■ Grilles en fer forgé sur les tombes : Rs 300

■ Canon et chaîne autour des Casernes centrales : Rs 400

■ Moteur de voiture : Rs 500

■ Carcasse de voiture : Rs 1 500

■ Pylône électrique : Rs 7 000

■ Pelle d?une pelleteuse : Rs 7 500

■ Lampadaire : Rs 10 000

■ Conteneur de 20 pieds : Rs 15 000

<B>Les Insolites</B>

<B>Pelleteuse disparue</B>

Au début de l?année, une pelleteuse avait disparu d?un chantier. Vu la taille et le poids du véhicule, l?enquête s?orientait sur ces gros engins en opération dans des chantiers à travers l?île jusqu?à ce que la pelle, ou la « mâchoire », ne soit repérée par l?équipe des enquêteurs.

La pelleteuse avait été démontée et se trouvait sur un site d?entrepôt de vieilles ferrailles destinées à l?exportation. Le gérant de l?entrepôt avait déclaré ignorer la provenance de la pelle, et qu?il ne s?occupait que d?acheter de la vieille ferraille.

<B>Canon volé</B>

Au début du mois d?octobre, un canon pesant environ trois tonnes avait été volé à la Tour Martello avant d?être retrouvé une semaine plus tard. Les voleurs avaient utilisé un camion-grue pour le transporter jusqu?à une fonderie à Grande-Rivière-Nord-Ouest pour le vendre. Mais le propriétaire n?a pas voulu acheter l?objet historique protégé par la loi. Les trois voleurs se sont alors débarrassés de cette pièce d?artillerie, devenue encombrante, sur un terrain vague à La Mivoie.

<B>Attaches du pont G.R.N.O. </B>

Suivant la logique des patrimoines, c?est le vieux pont de la Grande-Rivière-Nord-Ouest (G.R.N.O.) qui a été pris pour cible par un voleurfin octobre. Il en voulait ni plus ni moins aux crampons métalliques. Si le malfrat n?avait pas été surpris par la police, c?est une partie de la structure de ce pont abandonné qui aurait été fragilisée. Même si ce dernier est désaffecté, plusieurs centaines de personnes l?empruntent chaque jour, de même que des deux-roues.

<B>Câbles de Mauritius Telecom</B>

Les voleurs en veulent même au cuivre des câbles électriques. Début novembre, ils ont pénétré dans un n?ud de connexion souterrain de Mauritius Telecom, à Quatre-Bornes, pour sectionner une bonne partie des fils, privant au passage environ 2 000 habitants du téléphone. La police n?a pas été en mesure de retracer les coupables jusqu?ici. Entre-temps, Mauritius Telecom a pris plus d?une journée pour reconnecter les abonnés qui habitent dans les environs du morcellement St-Jean et du vieux Quatre-Bornes.

<B>Les bancs de la Place d?Armes</B>

Toujours au début de novembre, des voleurs de ferraille étaient à l??uvre devant l?hôtel du gouvernement. Procédant à coup de scie circulaire (grinder), les personnages ont profité de la nuit pour découper les bancs, mais n?ont pu les emporter avec eux comme ils l?avaient prévu pour des raisons inconnues. Le constat a été fait par l?officier chargé de l?entretien de la place le matin. Personne n?explique comment les voleurs ont pu agir au vu et au su des policiers qui sont postés devant l?hôtel du gouvernement en permanence.

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