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Prisons : une machine à déshumaniser

17 mars 2006, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

par Nazim ESOOF

Des gardiens de prison arrêtés avec des capsules de Subutex, du gandia, du papier à rouler, de l?héroïne, des téléphones portables? C?est la partie qui concerne des gardiens qui jouent aux convoyeurs, qui relayent des produits interdits contre une certaine somme d?argent.

Le pourrissement de la situation n?est pas imputable aux seuls ripoux. L?autre revers de la médaille a trait au manque de formation des gardiens et autres officiers. Ce qui faisait Bill Duff dire dans une déclaration de presse : «Vous pouvez avoir un bon soldat mais il n?a pas de munitions pour son arme.» Les munitions, on va les chercher ailleurs, à travers une solution de facilité évidemment. Du coup, on a mis en place un dispositif répressif radical. Du commando du Groupe d?intervention de la police mauricienne, de la Special Mobile Force et de la Special Supporting Unit pour assister la Prison Security Squad, c?est toute une ribambelle d?unités pour venir à bout d?éventuelles rébellions.

Du côté des détenus, la situation est hors de contrôle. Il ne se passe pas de semaines où l?on n?enregistre des problèmes. Vols, viols, drogue, violence en tous genres et autres trafics ponctuent le quotidien des détenus. Certains avec la complicité de quelques gardiens, y ont définitivement travesti le sens premier de l?univers pénitencier. Ils ont inventé un autre monde où ils règnent en maîtres.

À la prison de Beau-Bassin, l?antre du mal, l?explosion démographique et le surnombre de prisonniers constituent les principaux problèmes. Conçue au 19e siècle, en 1888 plus précisément, pour un maximum de quelque 400 détenus, elle accueille au 21e siècle environ 1 200 détenus.

Pourtant jusqu?ici, il n?a pas manqué d?experts et de rapports pour tenter d?assainir la situation. En 2005, un high powered committee préconisait la remise de peine, la révision du principe de travail communautaire, la visite des magistrats dans les geôles, une amélioration du centre de réhabilitation Lotus à Beau-Bassin, de peines autres que l?emprisonnement pour des délits mineurs?

Dans ce dernier cas, il faut savoir que nos prisons comptent plus de 2 400 détenus dont plus de 800 sont en détention préventive (on remand). Dans le cas de rémission, la logique veut que si un prisonnier sait que malgré un comportement exemplaire, il ne sera pas remis en liberté, rien ne le pousse à soigner son comportement. Avec d?un autre côté, quelque 50 prisonniers atteints du sida, on mesure l?ampleur du désastre qui guette l?univers carcéral.

Un sous-monde qu?on veut ignorer

L?un des principaux maux du système pénitencier demeure son opacité. La prison à Maurice reste un sous-monde qu?on a entièrement occulté de nos préoccupations. La question de la réinsertion et de la réhabilitation relève d?une croisade que mènent quelques associations et individus.

Bref, on l?aura compris, le mal est profond, le tableau de plus obscur et le drame quotidien. Comment en est-on arrivé là ? Comment en sortir ? «Le degré de civilisation d?une société se mesure au traitement qu?elle réserve à ses prisonniers. Or à Maurice jusqu?ici, cela n?a pas été une priorité», affirme, à cet effet, d?emblée Lindley Couronne, président de la section mauricienne d?Amnesty International. «Il faut demander au gouvernement ce qu?il attend de la prison. Est-ce un lieu clos qui nous permet de ne pas affronter nos maux ? Ou est-ce un lieu où on apprend à prendre conscience de son acte afin d?être un meilleur citoyen à la sortie ?», demande, pour sa part, Juliette François, psychologue et coordinatrice de l?association Ki Nou Eté qui s?occupe des détenus à l?intérieur des prisons et à leur sortie.

Question de civilisation et d?interprétation de ce que doit être l?univers carcéral, cela relève de soi. La société mauricienne n?aime pas regarder en face les problèmes. Au lieu des réformes structurelles, elle a toujours privilégié la solution «panadol». Dans le cas des personnes condamnées par des cours de justice, il ressort clairement, comme le dit Lindley Couronne, que «ce n?est pas la préoccupation de la population pour laquelle nous vivons encore à l?âge de pierre et où un prisonnier n?est pas un être humain».

On reste donc dans le tout répressif. On est pour la peine de mort. La culture des droits humains ? Il faudra repasser! Dans une telle conjoncture, il n?y a pas beaucoup à espérer du côté des autorités. Pourtant, assure Deepak Bhookhun, ancien commissaire des prisons, l?administration pénitentiaire devrait avoir une fonction de réinsertion. «Si on prend les mesures qui s?imposent, on peut vite résoudre le problème», souligne-t-il. Il préconise, à cet effet, la réduction de la population carcérale. «La remise des peines devrait voir la libération de quelque 500 à 600 personnes. Si, de surcroît, on comptabilise les jours passés en détention préventive, on devrait pouvoir libérer encore quelque 300 à 400 personnes. En outre si, à chaque occasion, on accorde des amnisties, cela baissera considérablement le nombre de détenus», fait ressortir Deepak Bhookhun.

Des décideurs apathiques

Mais, en même temps, s?il faut prendre en compte les craintes et la position de la population, il n?y aura pas de rémission. Au contraire. Autrement comment expliquer que, malgré le consensus autour du surpeuplement des prisons, des conditions de vie des détenus et des conditions de travail des gardiens et autres officiers, pratiquement rien n?a été fait jusqu?ici? «Nous avons effectivement une vision manichéenne de la société. D?un côté, les bons et, de l?autre, les méchants. Et les bons évidemment ne veulent rien avoir à faire avec les méchants. Si on veut être optimiste, on dira que du chemin a été parcouru vers la transparence. Mais en fait, à Maurice, on veut occulter tous nos malaises. Nous vivons dans une société puritaine aux structures sociales bouchées. On envoie des êtres humains en prison et ils en sortent des bêtes», ne peut s?empêcher de tonner Lindley Couronne.

Réformer, réhabiliter et travailler à la réinsertion des prisonniers représenteraient un non-sens. Pourtant, affirme Deepak Bhookhun, ce n?est que lorsqu?ils sont traités comme des êtres humains capables de réfléchir que les prisonniers se comportent convenablement.

Il est seulement question de faire confiance à des concitoyens, en leur humanité, à leur capacité de réintégrer la société. Pour cela, il importe de prendre des initiatives qui marquent des ruptures profondes dans les pratiques établies.

«Au niveau infrastructurel, il faut améliorer les prisons existantes. Davantage aussi de formation pour des officiers qui reçoivent des salaires pitoyables pour un métier à haut risque. Enfin au niveau des prisonniers, il s?agit de développer des stratégies d?écoute et d?encadrement qui les équipent à affronter le monde extérieur», estime Juliette François. Lindley Couronne abonde dans le même sens et plaide pour de véritables réformes «et non des réformes pour la galerie». «Le problème, c?est l?apathie des décideurs politiques», conclut, à ce chapitre, Deepak Bhookhun.

Pour une fois, il ressort clairement que les politiques sont prisonniers du conservatisme, du puritanisme et du moralisme d?une population. C?est caractéristique d?une société qui fait semblant que la pornographie n?existe pas et qui se retrouve un beau matin avec un clip téléphonique impliquant des jeunes gens.

Caractéristique aussi de cette société qui croit qu?en enfermant tous ses toxicomanes, elle arrivera à bout du fléau de la drogue. Caractéristique d?une société prête à sacrifier des milliers pour une poignée de doués?

Quelques chiffres

■ La proportion entre personnes incarcérées et population libre est de 800 pour 100 000 aux États-Unis. Suivent ensuite la Chine, la Russie et l?Afrique du Sud. À l?autre extrême du tableau on retrouve des pays scandinaves. L?Inde est en dernière position avec 25 à 30 détenus pour chaque 100 000 habitants. Où se situe Maurice dans ce tableau? 215 à 225 prisonniers pour 100 000 habitants. Nous sommes parmi les pays les plus répressifs au monde. Réaction de Deepak Bhookun: «Pour un pays qui se présente comme une grande destination touristique, ce sont des chiffres qui font peur et suscitent les pires inquiétudes!».

Prison des femmes

■ La prison des femmes à Beau-Bassin ne vit pas au rythme des mêmes drames que connaît la prison des hommes. Pourtant, il existe d?autres maux dont le comprimé «artane» utilisé comme psychotropes et pouvant causer des troubles de mémoire, des actes de violence? Ce serait surtout les prisonnières de nationalité étrangère qui provoquent des révoltes en raison de leurs conditions de détention comparées à celles des Mauriciennes. Quelque 80 % des détenues seraient en prison pour des affaires liées à la drogue.

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