Publicité
Pramila Patten: «La junte militaire de Guinée-Conakry a effacé les traces»
Par
Partager cet article
Pramila Patten: «La junte militaire de Guinée-Conakry a effacé les traces»
L''''avocate a été nommée par l''ONU pour faire partie d''une Commission Internationale d''enquête après les événements sanglants en Guinée-Conakry, le 28 septembre dernier.
Le travail s’est achevé en novembre et l’avocate est de retour au pays. Elle nous livre ses impressions après cette mission.
En quoi consistait votre travail au sein de cette commission?
La Commission d''enquête est composée de trois membres. Les deux autres personnalités qui y siègent sont un ancien ministre des Affaires étrangères et de la Justice d''Algérie, M. Béjaoui, et une ancienne ministre du Burundi, Mme Ngendayaha.
On se souvient que le 28 septembre dernier, des heurts sanglants avaient eu lieu entre forces de l''ordre et manifestants.
Nous avions à étudier ces faits qui se sont produits le 28 septembre à Conakry où l’armée guinéenne est accusée d''avoir réprimé violemment des manifestations contre la junte au pouvoir, du capitaine Moussa Dadis Camara. 150 civils, au moins, ont trouvé la mort. Des viols ont également été signalés. Nous étions chargés de faire la lumière sur cette affaire. D’en connaître la nature, d’établir les faits, d’identifier les auteurs, de soumettre un rapport et faire des recommandations aux Nations Unies.
Selon vous, pourquoi le secrétaire général de l’Onu a fait appel à vous pour cette mission?
Beaucoup de femmes ont été victimes de sévices sexuels lors de ces événements. La France a insisté pour que la commission compte une femme en son sein. On en a eu deux. Et le fait d’être membre à titre d''experte, du «Comité de Nations-Unies pour l''élimination de toutes les formes de discrimination à l''égard des femmes» a joué beaucoup. J’ai été informée de ma nomination, le jeudi 29 septembre, par Ban Ki Moon, le secrétaire général de l''ONU. Nous avions eu, du 16 au 18 novembre, des journées de travail intensives. Je suis honorée d''avoir la confiance du secrétaire général des Nations Unies et, pour moi, cette mission était un challenge.
Parlez-nous de votre mission. Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées?
Tout d’abord, chaque commissaire avait 4 gardes du corps personnel. Nous avions également une équipe de secrétariat, composée d’une dizaine de personnes, des experts en Droits de l’Homme, en sévices sexuels… Ces personnes étaient là pour nous épauler dans l’enquête, d’autant plus qu’elles étaient déjà sur place et avaient déjà établi une liste de témoins à auditionner. Il y avait beaucoup de tension sur place. Le président Camara a mis sur pied une commission d’enquête nationale, qui a ouvertement entravé notre travail. Nous avions pris beaucoup de risques en auditionnant plus de 700 témoins que ce soit en Guinée ou à Dakar. Nous avions effectué des visites surprises dans les hôpitaux, interrogé des responsables de fosses communes, des chauffeurs qui ont transporté des corps, et il faut le dire, la majorité des traces a été effacée.
Dans ce climat de tension, ce n’était pas évident d’interroger et de tirer des informations de la population. Comment avez-vous procédé?
Les gens avaient très peur. Notre mission risquait d’échouer à cause de cette peur. Il nous fallait protéger les témoins. L’aide des ambassades nous a été très précieuse. Nous avons donné des droits d’asile à un bon nombre de témoins. Beaucoup ont été envoyés à Dakar où ils ont été pris en charge financièrement par la France ou un autre pays. Nous leur avons assuré des soins médicaux sans qu’ils donnent de l’argent en retour. Bref, les diplomaties nous ont bien aidés. Sans elles, nous n’aurions pas pu avancer.
Avez-vous interrogé le président Camara?
Le président avait promis au secrétaire général de l’ONU de collaborer. Nous l’avons donc auditionné, lui et quelques membres de son gouvernement. Le président a tenu parole. Il a coopéré et son audition s’est très bien passée. Nous ne pouvons pas en dire autant de certains de ses ministres qui ont été très hostiles et violents. Je vous parle, entre autres, du général Tumba, un aide de camp du général Camara. Il nous a fait vivre un cauchemar vers la fin des auditions. Je pense qu’il ne s’attendait pas à ce que le président le laisse tomber et qu’il fasse des révélations sur lui. Il s’est senti trahi et a tiré sur le président et l’a blessé d’une balle à la tête. Le général Camara se trouve actuellement au Maroc. Pour ma part, j’avais déjà senti une montée de tension. Je sentais que ça allait mal et j’ai quitté Conakry pour le Dakar après l’audition de Tumba. Mes collègues y étaient toujours et ont été bloqués dans leurs hôtels. Il a fallu l’intervention d’une équipe héliportée pour les sortir de là. C’était une fin de mission catastrophique mais qui n’a pas affecté notre travail.
Etes-vous arrivé à vos fins?
De Dakar j’ai rejoint les autres à Genève. Nous avons travaillé et produit le rapport qui était attendu de nous. Les recommandations ont été également rédigées et nous avons soumis le tout aux autorités des Nations Unies.
Quel avenir pour la Guinée-Conacry et quel rôle Maurice pourrait jouer dans un tel conflit?
C’est actuellement le ministre de la Défense qui assure la suppléance en Guinée. Je pense que le peuple guinéen mérite bien mieux que cela. C’est un peuple qui a beaucoup de potentiel, un peuple capable mais qui se trouve malheureusement livré à une junte militaire. Dans nos recommandations, nous avons pris en compte la situation qui prévaut là-bas et avons proposé des choses qui ne vont pas contribuer à la détérioration de la situation. Nous allons tout faire pour diminuer la tension. Le plus important, c’est que le peuple a besoin de savoir la vérité et de panser ses blessures.
Maurice a bien évidemment un rôle à jouer dans toute cette affaire. Etant membre de l’Union Africaine, le pays s’engage à mettre fin à toutes formes de violence et d’hostilité sur le continent. L’Union Africaine veut envoyer un signal fort aux pays en proie aux violences. Maurice contribuera à faire reculer la violence plus particulièrement à l''égard des femmes.
 
Publicité
Publicité
Les plus récents