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Pourquoi une «politique de civilisation» ? - 1. Les maux

18 février 2008, 00:00

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Pour une politique de civilisation, Edgar Morin, Editions Arléa.

                                                               En reprenant les termes «politique de civilisation» dans son discours de fin d?année, le Président de la République française a attiré l?attention des médias sur le philosophe Edgar Morin et son livre «Pour une politique de civilisation».

De quoi s?agit-il exactement ? Dans son livre, qui n?est pas un programme ou un projet de société, mais une voie, Edgar Morin analyse les problèmes de notre vécu quotidien : «Il s?agit des déficiences et des carences de notre civilisation, et par-là même, de nos besoins et de nos aspirations, qui ne sont pas seulement monétaires.»

Les fondements de notre civilisation sont menacés par ses développements. Tel est le constat d?Edgar Morin. Etant donné qu?une civilisation est définie par l?ensemble de ses constituants matériels, techniques, cognitifs et scientifiques, il est évidemment difficile de comprendre ses carences et ses effets pervers. D?autant plus que nous connaissons bien les conquêtes de la civilisation occidentale auxquelles aspirent ceux qui n?en bénéficient pas : les conforts, le bien-être, l?élévation du niveau de vie, l?augmentation de la durée de la vie, les protections sociales, les progrès de l?hygiène, les libertés et loisirs de la vie privée, les salles de bains, réfrigérateurs, téléphones, télévision, TGV, avions.

Au sein de la civilisation, écrit EM, l?élévation du niveau de vie s?accompagne de l?abaissement de la qualité de la vie : «Le mal-être parasite le bien-être.» Ainsi, la technique qui permet d?exploiter les énergies naturelles, impose une logique de la machine artificielle, qui, avec ses règles standardisées et impersonnelles, portent atteinte aux convivialités dans les entreprises, les bureaux, la vie urbaine et les loisirs. De même, le développement industriel élève les niveaux de vie, mais fait peser la menace de la dégradation des milieux de vie et des qualités de vie. Cette ambivalence de la civilisation moderne est surtout représentée par l?automobile, qui offre à chacun une autonomie dans l?espace, le cocon sécuritaire de la conduite intérieure, l?ivresse d?une puissance formidable, tout en suscitant, dans les villes, l?agressivité, les embouteillages de plus en plus fréquents, un stress permanent, des émanations polluantes.

Pour démontrer que le mal-être se développe avec le bien-être, EM souligne que le pouvoir d?achat, qui a triplé en France de 1960 à 1990, s?accompagne des troubles du comportement d?un grand nombre de personnes, que reflètent la consommation immodérée de psychotropes et antidépresseurs ( multiplication par six en vingt-cinq ans ) et l?accroissement des soins en psychiatrie ( huit cent mille personnes ) : «La plupart des maladies ont trois entrées : somatique, psychique, et une troisième qui est sociale et civilisationnelle.» EM cite Levine qui parle de déliaison entre la famille et l?école, les parents et les enfants ( le nourrisson d?abord choyé, puis déposé à la crèche ), la déliaison entre les savoirs, la perte du dialogue avec soi-même, le déverrouillage du ça ( ensemble des pulsions inconscientes chez l?homme ), la disjonction entre le surmoi( à l?origine des sentiments moraux et de l?auto-observation critique ) , le moi et le ça. «Il y a crise dans la relation fondamentale entre l?individu et sa société, l?individu et sa famille, l?individu et lui-même.»

EM s?attarde sur la dislocation du tissu urbain : «La ville subit de plus en plus les dommages de l?anonymisation. Les immenses villes-bureaux, les banlieues-dortoirs s?étendent, au détriment des quartiers. Aux lieux de rencontre entre citoyens succèdent les non-lieux de passage des usagers.»

Selon l?auteur, le serpent se mord la queue : «La conjonction de l?égocentrisme ? qui réduit l?horizon à son intérêt personnel -, de la spécialisation ? qui dissout l?intelligence de ce qui est global ? et de la compartimentation dans le travail techno-bureaucratisé détermine l?affaiblissement du sens de la solidarité, lequel détermine l?affaiblissement du sens de la responsabilité. » Cette déresponsabilité favorise l?égocentrisme qui mène à la démoralité (dégradation du sens moral).

Par ailleurs, le développement démocratique s?accompagne de régressions: «dépossession des citoyens par les experts et les techniciens, crise des idéologies ? en fait des idéaux et projets --, dégradation du civisme sous l?effet des dégradations de la solidarité et de la responsabilité.»

EM est parfaitement conscient de la difficulté de la prise de conscience du problème de civilisation, puis de sa formulation en termes politiques : «Notre civilisation a commencé à prendre conscience de la menace d?asphyxie physique que le développement techno-industriel nous fait courir, mais l?asphyxie psychique venant des maux de civilisation dont j?ai parlé n?est perçue que de façon individuelle et privée.»

EM reprend ici une idée qui lui est chère et qu?il a développée dans «La tête bien faite» : «Le progrès admirable des connaissances s?accompagne d?une régression de LA connaissance par la domination de la pensée parcellaire et compartimentée au détriment de toute vision d?ensemble.» Cette pensée-là nous empêche de distinguer la figure d?ensemble, c?est-à-dire civilisationnelle, des problèmes qui nous semblent disjoints et qu?on a tendance à juxtaposer en patchwork : chômage, exclusion, économie, fiscalité, drogue, etc.

La prise de conscience est rendue difficile par la complexité des problèmes que la mondialisation lie en n?uds gordiens. En outre, les processus s?accélèrent. Cette rapidité de l?évolution contribue à empêcher notre prise de conscience. EM rappelle qu?il y a toujours eu un retard de la conscience sur l?expérience, avant de citer Ortega Y Gasset : «Nous ne savons pas ce qui se passe, et c?est cela justement ce qui se passe!» Nous verrons, donc, dans la prochaine chronique, quel regard Edgar Morin porte sur «ce qui se passe » et quels sont les impératifs d?une politique de civilisation.

Issa Asgarally

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