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Pour une écologie de l?information

27 décembre 2003, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

LA MOUVANCE ALTERMONDIALISTE appelle la création d?un «cinquième pouvoir». Le quatrième pouvoir ne remplirait plus son rôle, estime-t-elle. Contre-pouvoir par excellence, les médias auraient été vidés de leur sens et des responsabilités qui en faisaient un pilier de la société démocratique. On l?aura compris : le débat et la réflexion autour des médias n?est pas un phénomène propre à Maurice. Ils ont ainsi pour toile de fond les formes que prend la mondialisation et les résistances qu?elle entraîne.

Nouveau capitalisme et médias

La perception selon laquelle les médias sont LE recours des citoyens victimes des abus des pouvoirs en place, est presque aussi vieille que la démocratie. Que le législatif, l?exécutif et le judiciaire faillissent, se trompent ou commettent de graves erreurs, et journalistes et médias s?activent à dénoncer ces formes de violations des droits de l?homme. Cela relèverait de leur devoir suprême. Voix des sans-voix, c?est ainsi qu?ils en sont venus à incarner avec une certaine logique le « quatrième pouvoir ».

Un courant de pensée estime pourtant que cette perception est désormais chose du passé. A mesure que s?est accélérée la mondialisation libérale, soutient cette école, le quatrième pouvoir a perdu sa fonction essentielle de contre-pouvoir. Les médias de masse eux-mêmes, l?information, la communication, se sont mondialisés. Pris dans la logique de leur développement, les grands groupes médiatiques, préfèrent courtiser les autres pouvoirs. Ils ne se contentent plus de dénoncer les abus ou de corriger les dysfonctionnements de la démocratie. Ce faisant, il ne serait plus à proprement parler ce contre-pouvoir. A Maurice, cette manière de voir se retrouve, avec quelques variantes, marquées par des spécificités locales.

Histoire, équilibre et rupture

La mondialisation des médias a été provoquée par la révolution numérique qui a brisé les frontières séparant les trois formes traditionnelles de la communication : son, écrit et image. Cette révolution a encore permis l?apparition et l?essor d?Internet, qui représente une quatrième façon de communiquer, une nouvelle façon de s?exprimer, de s?informer, de se distraire. Pour rassembler en leur sein tous les médias classiques, les entreprises du secteur des médias à travers le monde se sont constituées en groupes. La tendance n?a pas épargné les médias mauriciens, qui attendent avec impatience l?ultime étape, la libéralisation de la télévision. La vitesse avec laquelle ils ont pris le train en marche confirme une longue et riche tradition d?innovations. Mais du fait de leur contribution riche et décisive au développement politique, socio-économique et culturel du pays, on ne peut considérer que le débat en cours sur les médias s?inscrive uniquement dans la logique du développement des médias. C?est aussi du développement même de cette société mauricienne en pleine mutation qu?il s?agit.

Jusqu?à tout récemment, la « grande presse » était toujours associée à un sous-groupe ethnique. Il était commun de parler de « presse euro-créole ». Avec l?introduction du suffrage universel, et compte tenu de l?ethno-démographie électorale, s?est développé au fil des années et des décennies un système de pouvoirs ? économique, politique et médiatique ? reposant sur un équilibre macro-sociologique. Le pouvoir économique associé aux Mauriciens d?origine française, le pouvoir politique à ceux d?origine hindoue et le pouvoir médiatique aux gens de couleur. La transition politique du 30 septembre est venue rompre cet équilibre, libérant par là même les attentes et aspirations interpellant les autres pôles de pouvoir ? économique et médiatique. Tout comme le pôle économique, le pôle médiatique se retrouve interpellé par la recherche d?un nouvel équilibre des pouvoirs reposant sur le principe fondamental de l?égalité citoyenne. Ce modèle demande à être peaufiné car les blocs associés aux pôles de pouvoir ne sont pas monolithiques.

Influence et impact

Le champ des médias à Maurice comprend la télévision, les radios, la presse écrite et l?Internet dont il importe d?apprécier les influences respectives afin de ne pas faire une fixation sur la presse écrite. La télévision est encore sous la tutelle de l?Etat. Quatre-vingt dix pour cent des foyers mauriciens possèdent un poste de télévision et ils sont plus de 80 % à la regarder entre 19 et 20 heures. Les chaînes satellitaires touchent moins de 5 % des foyers. Vingt et un mois après leur lancement, l?impact des radios privées est désormais mesurable. Toutes les radios confondues, elles touchent autour de 60 % de Mauriciens, soit entre 15 et 20 % de plus qu?avant l?arrivée des radios privées. Les grandes tendances se confirment : la perte d?audience sérieuse des radios publiques au profit des radios privées. Le succès des principales radios privées, Radio One et Radio Plus, s?expliquent en partie par le fait qu?elles sont liées à des groupes de presse et que c?est l?info qui suscite le plus d?intérêt des auditeurs.

La presse comporte de nombreux titres. Des développements plus ou moins récents sont en train de mettre un terme au quasi-monopole qui y régnait. l?express et Le Mauricien dominent toujours le marché des quotidiens. Chez les hebdomadaires, Week-end reste le leader, mais le paysage s?est enrichi de trois autres titres à fort tirage - Le Defi Plus, 5-Plus et le nouveau l?Express-Dimanche. News on Sunday est toujours dans les kiosques et le dernier venu, l?Hebdo, s?affirme comme un journal de qualité avec une ligne éditoriale incisive. Reste que, globalement, la presse écrite est en train, lentement mais sûrement, de perdre son influence. Environ 25 % seulement de Mauriciens disent avoir lu ou parcouru un titre de presse. Ce bref panorama permet de mieux apprécier la pénétration et le rayonnement des différents médias.

Vers une coalition des dominants ?

La MaBC ? télévisions et radios ? est critiquée parce qu?elle est toujours perçue comme inféodée au pouvoir politique en place, tant dans la forme que dans le fond. On lui fait aussi avec raison le reproche d?un manque criant de productions locales de qualité et de multiples dysfonctionnements. Plus d?un an après son installation, le tandem Ramtoolah-Chellapermal n?a toujours pas convaincu la majorité des Mauriciens. Ces derniers attendent toujours le projet audiovisuel du service public. Après la baisse d?audience des radios publiques, il faut s?attendre à une hémorragie des téléspectateurs si le paysage audiovisuel se dote d?une télévision privée gratuite. Ce qui est en jeu n?est ni plus ni moins l?audiovisuel de service public, si vital pour une démocratie.

Dans une société où l?information sur les ondes a été trop longtemps verrouillée, où un divorce grandissant s?est développé entre les élites et le reste de la population, où les courroies de transmission traditionnelles pour véhiculer doléances et griefs sont en panne, les radios privées sont apparues comme une bouffée d?air. Elles jouent un rôle de thérapie sociale. Ce sont surtout les représentants des différents establishments fortement interpellés dans certaines émissions qui critiquent les radios privées en les accusant d?être les vecteurs d?un populisme ambiant qui peut être dangereux pour la démocratie et le fonctionnement des institutions.

Alors que certains reprochent aux radios privées d?être trop critiques, d?autres pensent que le comportement de la « grande presse » tend vers une coalition des dominants. Ils sont de plus en plus nombreux à reprocher à cette presse de ne plus être le contre-pouvoir essentiel dans une démocratie. La raison avancée est que ses dirigeants ont leur propre agenda socio-politique. Un agenda qui serait motivé par l?identité ethnique des propriétaires, leur proximité avec le pouvoir économique ou leur préférence politique pour Paul Bérenger et le MMM. Il y aurait une convergence des intérêts de ceux qui détiennent les pouvoirs ? politique, économique et médiatique. On peut certes trouver des exemples pour illustrer cette thèse, mais elle est fondamendalement une construction qui ne résiste à aucune analyse scientifique. Elle relève davantage d?une arme dans l?arsenal de la guerre idéologique que se livrent les forces socio-politiques ces temps-ci. La réalité, en somme, c?est que le journal à Maurice est le produit de sa rédaction, donc des journalistes, sans intervention aucune des propriétaires. Le biais ethno-centrique ou de classe dans le traitement de l?information relève de pratiques individuelles et non institutionnelles. Comme dans d?autres institutions, certains éprouvent des difficultés à interioriser concrètement les règles de déontologie pour objectiver l?information, afin de ne pas confondre exigences professionnelles, d?une part, et préférences et choix personnels, d?autre part. Cette perception d?une presse euro-créole qui aurait son agenda ne reflète pas la réalité. Tout observateur attentif doit reconnaître les efforts entrepris par les responsables de ces titres pour une ligne éditoriale plurielle. L?arrivée des nouveaux titres a joué le rôle de catalyseur dans cette voie, et va accélérer ces efforts. Il faut ajouter que dans le même temps, les gouvernants du jour qui seraient les bénéficiaires de ce complot de la grande presse, accusent cette même presse d?être trop critique et d?être responsable de propager une culture du pessimisme dans le pays. Faut-il conclure que la grande presse ne roule pour personne ?

Faiblesses et forces des médias

Cela étant, toutes les critiques ne sont pas politiquement motivées et/ou n?ont pas comme grille d?analyse le réductionnisme ethnique. Comme ailleurs, on trouve des journalistes qui se sentent puissants face aux individus, et sachant qu?ils sont capables de faire mal aux gros poissons peuvent être tentés de travestir la vérité en raison d?un agenda personnel. Comme ailleurs, il y a des journalistes qui peuvent être manipulés. Tuyaux, ils ne sont rien sans leurs sources. Et celles-ci sont rarement neutres. Il s?agit toujours pour elles de faire valoir un point de vue, de nuire à un concurrent, de paralyser un ennemi, de contrer une attaque, d?assurer une promotion, d?opérer une vengeance. Dans la couverture des affaires, le travail d?équipe pour pouvoir croiser les sources et confronter les informations n?est pas toujours de rigueur. Ce ne sont pas des exemples récents qui manquent. Il y a d?autres encore qui se sentent intouchables et tout-puissants, n?ayant de compte à rendre à personne. Pour terminer, personne ne peut nier qu?il y a encore de nombreuses approximations, des chiffres erronnés, des erreurs de dates, des noms écorchés. Et qui n?a pas entendu les anciens critiquer la frilosité des jeunes journalistes, leur « paresse », leur « absence de pugnacité » et « d?esprit critique »?

Pour une écologie de l?information

En dépit de tous ces défauts, une analyse objective portant sur l?ensemble des médias montre que les informations importantes sortent, les débats ont lieu, les puissants sont critiqués et les maux de société sont exposés. Et cela grâce à une majorité de journalistes qui s?efforcent de pratiquer leur métier avec rigueur et conscience professionnelle. Les attaques dont la presse est l?objet sont souvent ? mais pas toujours ? injustes. Elles s?expliquent certainement par une méconnaissance des pratiques et des contraintes du métier.

Dans la conjoncture, en raison de son rôle capital pour aider le pays à relever ses nombreux défis, une mise à plat s?impose pour une profession aussi visible que mal connue, passsionnante et indispensable à la democratie. Historiquement, l?information a été très rare. Aujourd?hui, dans les pays démocratiques, elle déborde de toutes parts. Elle est devenue tellement abondante qu?elle constitue en quelque sorte le cinquième élément ? avec l?eau, l?air, le feu et la terre ? de notre monde globalisé. Ils sont nombreux à l?intérieur de la profession qui pensent, comme beaucoup d?autres à l?extérieur, qu?il faut veiller à ce que l?information ne soit pas contaminée, ne nous empoisonne pas l?esprit, ne nous pollue pas le cerveau, n?instille pas dans notre inconscient des idées qui ne sont pas les nôtres. Oeuvrons tous ensemble pour une « écologie de l?information ».

Une analyse objective portant sur l?ensemble des médias montre que les informations importantes sortent, les débats ont lieu, les puissants sont critiqués et les maux de société sont exposés

Malenn Oodiah

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