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Poétiques de rue
par Nazim ESOOF
Une culture des rues. Un vécu propre qui charrie son cortège de lieux communs et de perceptions aseptisées. Ce serait ainsi pour certains, une musique qui rime avec violence et qui se nourrirait d?une vision brumeuse propre aux paradis artificiels. Car ce qui participe d?une certaine résistance est souvent fardée des couleurs de la provocation. Le street sound ne fait pas exception à cette règle. Il dégage en effet une volonté de résistance, un refus d?apprivoisement et un reflet de l?underground. Jusqu?à ce qu?il rejoigne, comme tout mouvement artistique et social, le mainstream.
Mais il importe de transcender les lieux communs. Dans un pays où la culture institutionnelle est souvent ancrée dans des travaux de patchwork et s?inspire d?une coutume bien-pensante, le street sound émerge comme une voix nouvelle. Certes marginalisé, constamment remisé dans le magasin des accessoires des faubourgs mais nouveau quand même parce qu?il exprime un dire qui n?a pas encore été décodé. Ce dire ne relève pas du kitsch culturel qui s?accommode si bien de l?ordre établi. Sans une remise en question des pratiques établies, le street sound est un processus qui légitimise l?art dans son acception populaire. C?est un vocabulaire qui s?enrichit d?une lecture du monde telle que la vivent des adolescents qui ont d?autres références que Molière et Shakespeare. C?est un souffle, dynamique, qui récuse le cloisonnement folklorique du séga. C?est surtout un cri d?appartenance.
Sur scène, les hérauts de cette musique chantent tous l?urgence de l?indépendance. L?obsession de l?esprit critique. La négation du suivisme. Et s?ensuit un brouillage des repères identitaires classiques. Un nouveau corpus attitudinel se développe. Il y a une manière de parler, de s?habiller, en somme de se réapproprier son corps et son langage. Deux déterminants fondamentaux dans la construction identitaire. Il ne s?agit pas de faire preuve d?angélisme dans la lecture du phénomène. Il y a une part d?importation et d?imitation. Il y a une grande part d?amateurisme aussi. Mais il y a aussi une envie de mêler le moi à l?autre. D?établir un nouveau rapport entre soi et le monde. Et puis même s?il y a des résonances brusques, des mots saccadés, un rythme qui conjugue le pareil et le même, il y a également une poéticité de la violence, une métaphore de la vie, un passage du non-être à l?être?
La grande culture reste, elle, polie et respectueuse des convenances surtout à Maurice. La culture de la rue, elle, est une dissonance qui dessine différemment l?imaginaire collectif. L?art, le véritable art, est, dit-on, dans l?implicite et il est aussi, pourrait-on ajouter, dans sa capacité à toucher le plus grand nombre. Il y a en ce sens une adhésion au street sound qui ne trompe pas. Dans ce pays où certains artistes fonctionnent avec la mentalité d?assistés, plaidant constamment pour des subventions, et disent le monde selon les prismes d?une subjectivité apprivoisée, la culture musicale de la rue est, elle, autonome. Elle permet à toute une jeunesse de s?inscrire dans une culturalité dense et intense. Ce qui est en ressort, c?est cette créativité qui ne naît pas dans nos écoles ou nos centres culturels.
C?est ce qui permet aussi de sortir de cet art fixiste et figé dans le temps. Cet art qui a besoin d?un ?dans le cadre de?? pour tirer sa pertinence. Avec le street sound, il y a une ambition autre, une conception dynamique de la culture et une nouvelle aventure identitaire. Certes la quête de l?originalité ne fait que commencer mais elle augure des perspectives de création qui témoignent d?une vision et d?une métaphore de la vie moins lisses qu?on veuille le faire croire.
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