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Planète Bollywood, en route pour la gloire

14 août 2006, 00:00

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L?Inde vénère ses stars de cinéma à un point stupéfiant. La présence de comédiens comme Amitabh Bachchan, de Shah Rukh Khan ou de la belle Aishwarya Rai suffit à susciter des émeutes. Mimant les offrandes faites aux dieux, certains férus ont même été vus, au lever du soleil, en train de laver l?effigie de leurs idoles avec du lait, qu?ils badigeonnent sur des affiches de cinéma.

En Inde, le cinéma fait partie de la vie : le pays produit près d?un millier de films par an (record mondial) et compte chaque jour 30 millions de spectateurs en salles. Invention visant à populariser dans le reste du monde le cinéma indien, le terme Bollywood ? créé en combinant Bombay (l?actuel Mumbay, berceau de l?industrie cinématographique indienne) au symbole mondial du septième art, Hollywood ? est apparu voici une quinzaine d?années. Soit bien après la naissance du cinéma en Inde : le premier film muet, Raja Harishchandra de Dhundiraj G. Phalke, fut projeté à Mumbay le 3 mai 1913.

Bollywood désigne le cinéma tourné en hindi à Mumbay, ce qui exclut les productions réalisées dans l?une des autres langues du sous-continent, notamment à Madras, Calcutta, Hyderabad, Bangalore ou Delhi. Le concept de Bollywood se réduit trop souvent à un cinéma populaire destiné aux masses indiennes.Synonyme, pour les partisans indiens du cinéma d?auteur, d?un art vulgaire ou, pour le reste du monde, d?un univers esthétique kitsch. Car ces films sont aux antipodes des oeuvres de Satyajit Ray ou de Ritwik Ghatak. Il n?est pas question, à Bollywood, de satire sociale ou de représentation tragique du monde.

Dans les films populaires hindis, les illusions sont souvent positives et la vie pleine d?espoir. L?eau de rose, le rêve et l?esthétique kitsch soufflent sur l?écran. Le jeu des acteurs est théâtral, voire mélodramatique.

Les héros sont riches et beaux ? bijoux et saris aux couleurs acidulées pour ces dames, oeil ténébreux pour ces messieurs. Les méchants ont le regard mauvais. Tout gravite autour d?un réservoir d?histoires mythologiques ou relevant de la culture populaire. Les émotions esthétiques viennent d?une représentation symbolique du monde. Les personnages sont héroïques ou pathétiques, un éternel bouffon détend l?atmosphère. Le scénario, marqué par une structure narrative non linéaire, comprend toujours un mariage au début ou à la fin du film qui, dure généralement trois heures. Récent signe d?occidentalisation, une scène de déclaration d?amour est aussi souvent plantée dans de verts pâturages suisses.

Le scénario accorde une large place à la famille, aux histoires d?amour impossible et aux différences de castes. Le tout avec une bonne dose de morale, de passion, de joie et de suspense. ?C?est toute l?identité et l?aspiration d?un peuple que symbolisent les films bollywoodiens : tout est fait pour que chaque Indien, quelles que soient sa religion , sa langue ou sa caste, puisse se projeter dans le film?, note Jérôme Neutres, de l?ambassade de France à Delhi.

Puisqu?il est d?usage d?aller en famille au cinéma, les images sont prudes et les baisers bannis : un soupir suivi d?un frémissement des narines laisse entendre que la passion a été consommée. C?est peu dire qu?il est osé de voir, dans Kya Kehna, l?héroïne choisir d?épouser un homme qui n?est pas le père biologique de son enfant, de compter 17 baisers dans Khwaish, ou encore de contempler des ?gogo dancers? dans Oops !

L?âme du film bollywoodien, c?est la musique : elle compte autant que l?histoire. Les scènes chantées et dansées sont inspirées des chorégraphies traditionnelles. Ce cinéma fait appel au travail conjoint d?un parolier, d?un ou plusieurs chorégraphes, du compositeur, des musiciens, du scénariste et des acteurs.

Machine bien huilée

S?il répond à une demande culturelle spécifique, ce cinéma s?exporte désormais dans le monde entier. La vague bollywoodienne a commencé par séduire la diaspora indienne de Londres et de New-York. Puis le public s?est élargi : aujourd?hui, ces films sont diffusés en permanence dans près d?une centaine de pays du Proche-Orient, du Maghreb et d?Afrique noire ainsi qu?en Indonésie, via un réseau de salles et de chaînes de télévision. A Dubayy a été organisé, en juin, l?un des plus importants festivals du film indien.

En France, l?intérêt pour Bollywood s?est cristallisé, selon Vincent Paul Boncour, qui dirige Carlotta Films ? principal distributeur de films et de DVD indiens ? le jour où Lagaan est sorti. Ce qui a ensuite permis de faire redécouvrir d?autres grands classiques, comme Mother India de Mehboob Khan ou encore Sholey. Autres dates-clés : Devdas de Sanjay Leela Bhansali a été présenté au Festival de Cannes en 2002 et Aishwarya Rai a été, l?année suivante, la première actrice indienne invitée à faire partie du jury.

Machine bien huilée, Bollywood reproduit la politique d?expansion hollywoodienne. Avec un atout : sa part de marché du cinéma en Inde est plus forte que celle des films américains aux Etats-Unis. En Inde, 94 % des entrées en salles concernent des films nationaux et le public a montré une nette préférence pour Kuch Kuch Hota Hai sur Titanic.

Le boom économique de l?Inde, tout comme l?influence de la mafia sur le septième art à Mumbay, profitent à toute la chaîne de production. Pour améliorer la rentabilité des films (seuls 10 % gagnent de l?argent), les studios de Mumbay misent sur le marché international. Certains réalisateurs tournent en anglais, rêvant d?émuler les succès internationaux de Mira Nair ou de Gurinder Chadha.

L?influence de Bollywood a essaimé au-delà du cinéma. A commencer par la musique : Pascal of Bollywood, un Français de pure souche, s?est lancé avec succès dans la chanson indienne. Nombre de DJ, souvent basés en Grande-Bretagne, font danser la jeunesse londonienne, viennoise et même japonaise sur la musique bollywoodienne. Et la vague indienne touche la mode, le design, l?art contemporain : en témoignent les collections de vêtements de Rohit Bal, Manish Arora ou Narendra Kumar en Grande-Bretagne. Tout comme l?inspiration très indienne des objets dessinés par Catherine Lévy et Sigolène Prébois pour Tsé-Tsé.

Dans l?art contemporain, les artistes indiens ne sont pas en reste : Baba Anand revisite les affiches du cinéma indien et Bharat Sikka expose à Paris, jusqu?au 26 août, à l?espace Vuitton, où Patrick Rimoux a montré des tableaux constitués de pellicules de films de Bollywood. Mais la filiation la plus évidente revient aux photographes Pierre et Gilles, qui mélangent délicieusement imagerie religieuse, mythologie classique et glamour.

Nicole VULSER © Le Monde 2006. The New York Times Syndicate

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