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Pierre Renaud ?inoublieusement? : ?Pages choisies? d?il y a 25 ans

2 mai 2004, 20:00

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La sonnerie du téléphone résonne encore dans notre mémoire. La voix, douce et persuasive, de Freddy Appasamy. Il sait prêcher à des convertis. Il y met simplement davantage de conviction. Il s?agit, explique-t-il, d?une tâche sacrée. D?une mission. On ne peut d?autant plus se dérober que, une fois de plus, le sucre consent à fournir les sous requis. Le boom sucrier de 1973-76 le permettant. Un budget social additionnel. Consacré, cette fois-ci, à la culture. Pierre Renaud vient de s?éteindre. Un 21 septembre 1976. Les producteurs sucriers s?enthousiasment à publier une anthologie de son ?uvre, à éditer des ?pages choisie? d?un poète qui ?s?en est allé dans l?odeur amère des lilas? de son pays. On retrouve, aujourd?hui encore, dans cette ?uvre de reconnaissance nationale, l?empreinte d?hommes de c?ur et de culture, dirigeant alors la ?Plantation House? : Maurice Paturau, un ?fan? de Savinien Mérédac, Jacques et Hervé Koenig, Freddy Appasamy, homme de la communication et de la réconciliation nationale.

Freddy Appasamy explique le projet. L?ami, le confident de Pierre Renaud, Georges André Decotter, se charge des ?uvres publiées de l?auteur des Balises de la nuit (Pierre,n?as-tu pas peur qu?un prote discret omette le ?l? dans le titre de ton recueil? plaisantait alors un de nos plus subtils humoristes). Decotter, l?ami commun de Jean-Jacques Daubin et de Claude Piéplu, se charge des manuscrits, publiés ou inédits, ceux parus, entre autres, dans L?Essor, dans Sève, dans d?autres revues littéraires. F.A. compte sur d?anciens collègues du poète disparu pour établir la liste de ses articles journalistiques et pour en indiquer les dates de parution afin de les photocopier et leur permettre de faire partie de la sélection préalable à la parution de l?anthologie. C?est dire combien nous sommes bien placés pour témoigner que les pages choisies par Decotter sont un choix, certes irréprochable, mais ô combien restreint. Un exemple parmi cent, sinon mille : les Dialogues socratiques, ce must des jeudis matin d?antan, les états d?âme de l?inoubliable Germaine. Pages choisies en a retenus seulement cinq. Or ils ont paru, fidèlement, chaque jeudi matin, pendant plusieurs années, même quand Pierre ne savait quoi se mettre sous la dent et qu?il devait errer, plus malheureux que jamais, d?un bureau à l?autre, mendiant à ses confrères indifférents un indice, un point de départ.

Cinq textes en exemplaires numérotés

Et pourtant, chaque jeudi matin, le plaisir irrésistible renouvelé de savourer un espace de poésie humoristique, sinon d?humour sociologique de masse. Cinq ?dialogues? retenus sur une cinquantaine multipliée par le nombre d?années de leur parution. Cinq textes aujourd?hui disponibles aux 500 bibliophiles ayant eu alors la bonne idée de se procurer les exemplaires numérotés disponibles. Un pays plus intelligent et plus cultivé se serait déjà arrangé pour qu?une ou plusieurs sélections des ?Dialogues socratiques? soient toujours disponibles sur les étagères de nos meilleures librairies.

?Pages choisies? de Pierre Renaud fut présenté officiellement au public et à la presse, le 20 avril 1979. Le 25e anniversaire de cette parution fournit un bon prétexte, aux amis du délicat poète que fut Pierre Renaud, de feuilleter de nouveau ces pages d?anthologie afin de nous souvenir de l?homme de c?ur que fut ce poète à l?âme trop sensible.

Mais avant de relire les meilleures de ses ?Pages choisies?, nous devons rappeler qu?il demeure un modèle pour les rédacteurs culturels de tous les temps. Seul peut-être, un Georges André Decotter, aguerri par des décennies au service rédactionnel de ?L?Essor?, pourrait prétendre à une qualité supérieure à la sienne, et encore en se restreignant au seul champ culturel. Sur le plan humain, il est difficile, en effet, de pouvoir faire mieux que Pierre Renaud. Il n?a pas eu son pareil pour épouser toute misère humaine rencontrée ici et là et faire siens les malheurs éprouvés par de parfaits inconnus mais que le destin a simplement placé sur son chemin.

Decotter fut d?ailleurs le premier à reconnaître cela, lui qui est allé dénicher dans le portrait d?Ignace Duprat, torsadeur de son état, cette citation de Pierre qui devrait figurer en lettres de feu au fronton de toutes nos salles de rédaction : ?Un homme, ce n?est pas un sujet d?article, c?est un frère humain que je dois retrouver??

Quand nous nous entendons dire que nul n?est irremplaçable ou, pire encore, que les cimetières sont peuplés de gens indispensables, nous devons demander à ces imbéciles: qui a remplacé Pierre Renaud dans la presse mauricienne? Sa maîtrise de l?anglais, du français mais aussi du créole fut incontestable. Nouveau Midas, mais ô combien plus précieux, il n?avait pas son pareil pour transformer en poésie la plus pure les écrits qui lui étaient soumis. Il excellait dans l?art de les purifier de leurs scories pour ne conserver et mettre en valeur que leur meilleure eau, leur étincelle la plus brillante. Le suicide de son ami boutiquier, sous sa plume, devenait la trame d?une tragédie grecque là où d?autres n?auraient vu qu?un fait divers sensationnel et sanguinolent.

Il faut relire ses portraits de ti-dimoune, regroupés dans ?Pages choisies? sous le titre global des ?métiers et des hommes?, pour prendre conscience de la grandeur d?âme de ce poète assez profond pour surprendre agréablement plus d?un illustre visiteur.

?Se tourner intuitivement vers les plus jeunes?

Mais, tout en sachant communier avec les états d?âme de M. Sydney Fuerteau, maréchal-ferrant, ou de M. Ratna Chettiar, maître potier à Arsenal, Pierre Renaud demeurera jusqu?à son dernier souffle, l?ami et le confident de tout ce que l?intelligentsia mauricienne d?avant 1976 comptait d?écrivains, de poètes, de dramaturges, de journalistes, de peintres, de sculpteurs, de musiciens, de chanteurs, de ségatiers, d?historiens, de photographes. Il fut le complice des plus chevronnés d?entre eux. Mais à l?heure de la fondation de ?L?Express?, il sut ?se tourner intuitivement vers les plus jeunes?, précise celui qui fit appel à lui, le Dr Philippe Forget, pour ?esquisser le tournant de l?itinéraire de ce journal?.

Nombreux furent alors ceux et celles, d?Ananda Devi Nirsimloo à Maryse d?Espaignet, de Laurence Nairac à Soorya Gayan, de Claudine Dumont à Monica Maurel, d?Annie Cadinouche à Jacqueline Pilot, à lui avoir exprimé leur gratitude de les avoir aidés à faire les premiers pas dans la voie qu?elles s?étaient choisie. Pierre ne se contentait pas de prodiguer des conseils du haut d?une quelconque chaire. Il savait cheminer avec les jeunes, préparant avec eux expositions, concerts ou publications, les épaulant aux heures des plus grands stress, les réconfortant dans les moments de découragement, les incitant à donner le meilleur d?eux-mêmes. Au temps mauvais, tous savaient pouvoir compter sur lui. A l?instar de Daniel Labonne, ils s?écriaient : Pierre sur Pierre, nous bâtirons notre carrière et nous entretiendrons le feu sacré qui brûle en nous.

Pierre a eu d?autant de mérite d?accomplir en toute humilité tout ce qu?il a entrepris, que gêné par une timidité maladive et introverti, il lui fallait, à tout instant, se faire violence pour sortir de lui-même et aller vers les autres, accueillir leurs projets, les mettre en confiance, les motiver et leur donner l?envie de donner le meilleur d?eux-mêmes et de partager son rêve d?une île Maurice plus belle et plus fraternelle.

Il y a une seule chose que Pierre Renaud ne sut jamais faire. Il n?a jamais su se mettre en avant, ni mettre en valeur ses nombreuses réalisations. Là où il se trouve désormais pour l?éternité, il doit être le premier surpris de ses ?Pages choisies? publiées par Freddy Appasamy et André Decotter, grâce au parrainage de l?association des producteurs sucriers. Le premier à s?étonner que plus d?un quart de siècle après sa mort, il continue à conserver la meilleure place dans le coeur de ses nombreux amis. A l?un d?entre eux de prendre désormais l?initiative d?un rassemblement des Amis de Pierre Renaud, pouvant déboucher sur des rencontres plus ou moins régulières, autour de son ?uvre inoubliable. Cela nous fera le plus grand bien. En attendant, redisons toute notre gratitude à la MSPA, à George André Decotter et à Freddy Appasamy pour ce don inestimable de cette précieuse anthologie. Quand on pense, qu?il suffirait simplement à quelqu?un ou à l?une ou l?autre entreprise, n?ayant pas aux trousses ses banquiers, pour rééditer ces ?Pages choisies? de Pierre Renaud et permettre aux jeunes d?aujourd?hui et à nos nombreux visiteurs de découvrir quel merveilleux chantre de l?île Maurice profonde fut celui qui demeure la meilleure part de notre âme.

N?oublions surtout pas que ?la joie d?un poète, c?est de savoir qu?au moins une voix répond à la sienne?. Pierre Renaud dixit.

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