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Perpétuer le patrimoine marron

3 août 2007, 20:00

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Des rumeurs se font entendre à Sable Noir. Le rythme des tambours est lourd, répétitif. Des chants s?élèvent prônant la paix et l?harmonie, dénonçant l?injustice et la haine. Des prières chrétiennes s?ajoutent. C?est la cérémonie du nyabinghi (voir hors-texte). «En pleine nature, on se retrouve plongé dans une ferveur religieuse portée par la musique», s?enthousiasme Vincent Nguyen, un Français sympathisant du mouvement de passage dans l?île. Pour José Rose, président de l?Association socioculturelle rastafari (ASCR), «le rastafarisme est une culture et une philosophie pour tous les descendants des esclaves qui ont été déculturés par le système esclavagiste». Clairement, le rastafarisme doit être libéré des clichés qui lui collent à la peau.

L?ASCR a été fondée en 1999, suite à la suite des «jours Kaya». Il s?agissait de défendre la culture rastafari. Tentative communale, seraient tentés de dire certains. José Rose balaie du revers de la main ce genre d?accusations. «Notre message est universel, nous luttons pour la paix et l?harmonie, nous louons Jah, le Seigneur, pour ce qu?il nous a accordé. De fait, nous rejetons le communalisme, le favoritisme, l?injustice et souhaitons que les descendants des esclaves africains retrouvent leurs racines.» Le message rastafari s?adresse à la diaspora d?origine africaine ayant souffert de l?esclavage. Pour l?ASCR, il est important de valoriser la culture africaine. Replacer la «culture afro-mauricienne dans son ancestralité», précise José Rose.

Dans le contexte mauricien, les cultures et les identités de chacun des groupes se sont constituées par l?ancestralité. Les créoles ont perdu, rejeté même, leurs racines africaines. Partant, le rastafarisme s?affirme comme une passerelle avec l?Afrique pour tous les descendants d?esclaves. L?objet est de revaloriser le patrimoine culturel et historique d?origine africaine. La figure de l?esclave marron est donc fondamentale. Emblème de la rébellion face à un système inique et inhumain, représentation du combat pour la liberté, le Noir marron est celui qui a lutté contre un système. «De la même manière que nous luttons contre le système actuel, Babylone, car nous sommes les esclaves des maux actuels de la société.» Ratsitatane, La Tulipe, Kotovolo s?inscrivent dans la lignée de l?esclave Samuel Sharpe, dont le combat a mené à l?émancipation des Noirs de Jamaïque en 1831.

<B>Connaissance de l?histoire</B>

Cette revalorisation de l?esclave marron participe de la réhabilitation de la culture ancestrale. «Trop de descendants d?esclaves préfèrent évoquer un quelconque ancêtre européen plutôt que d?affirmer avec fierté l?ascendance africaine», s?insurge Daniel Assame, membre de l?ASCR. Pour Serge Maury, responsable du centre culturel Nelson Mandela, «les rastas se réclament à la fois de l?Ethiopie et du combat des Marrons». C?est peut-être pourquoi leur engagement peut parfois sembler confus. C?est dans le message messianique rastafari, venu de Jamaïque au travers des voix de Marcus Garvey ou de Leonard Howell, que «nous avons retrouvé une partie de nous-mêmes, une partie qu?il nous fallait revaloriser, remettre en avant puisqu?en fait notre culture ancestrale n?est pas perdue».

Les lieux de mémoire du marronnage doivent également être revalorisés. «Le maître spirituel de Shashamani en Ethiopie, nous a dit qu?il était essentiel qu?un lieu spirituel africain soit érigé à Maurice». Portant la marque de Ratsitatane, Le Dauguet est ce premier lieu. Au Morne, un autre lieu spirituel devrait voir le jour. «Nous devrions rencontrer le Premier ministre à ce sujet», confie José Rose. Le président de l?association rappelle qu?un «projet a été soumis depuis 2002 au gouvernement pour la mise sur pied d?un domaine des marrons». «Nous avons présenté ce projet avec succès aux experts de l?Unesco dans le cadre de leur visite pour la classification du Morne au patrimoine mondial; d?ailleurs, selon le Dr Odendall, il s?inscrit parfaitement dans la logique du projet global» affirme José Rose. Mais plus largement, c?est l?ensemble des lieux qui portent l?empreinte du marronnage qui intéresse les membres de l?ASCR. «Tout le monde doit connaître l?histoire de ces lieux, l?histoire de la résistance».

Les rastas à Maurice militent donc pour leur culture replacée dans l?ancestralité. Leur engagement va toutefois plus loin. «Il faudrait que la langue créole devienne une langue d?enseignement.» Daniel Assame justifie sa position en se référant à une étude scientifique menée en Zambie qui démontre les meilleurs résultats des jeunes écoliers ayant reçu un enseignement dans la langue maternelle. «Le retard d?alphabétisation et l?échec scolaire en découlent», renchérit José Rose. Cependant, il ne s?agit pas d?accaparer la langue créole. «C?est la langue de l?ensemble des Mauriciens.» L?éducation est fondamentale dans le discours de l?ASCR. Elle permet non seulement la valorisation des compétences mais aussi la connaissance de l?histoire ancestrale, débarrassée de l?infamie et de l?opprobre que l?on prête aux ascendances africaines.

Serge Maury rappelle que les associations rastafari sont enregistrées auprès du centre culturel africain. «Nous suivons le parcours de ces associations mais ne nous impliquons pas directement dans leur fonctionnement.» Il s?agit surtout de partenariat lors de manifestations telles que la commémoration de l?abolition de l?esclavage le 1er février. José plaide néanmoins pour «davantage d?implication lors d?évènements ponctuant le calendrier africain».

Le rastafarisme à Maurice n?est donc pas qu?un mouvement marginal correspondant aux clichés véhiculés par l?imaginaire collectif. Qu?il s?agisse des dreadlocks, du reggae ou de la gandja, leur assimilation au mouvement rastafari n?est que trop réductrice. Le rastafarisme est «avant tout une religion qui se caractérise par ses nombreux emprunts au christianisme auxquels est ajoutée une mise en valeur de l?Afrique, et particulièrement de l?Ethiopie». A Maurice, le rastafarisme est aussi militantisme. La problématique identitaire est au centre des préoccupations. Cela tient aux spécificités de notre histoire, à l?évolution de nos identités. «Maurice est une terre africaine ; c?est aux descendants d?esclaves de se replacer en premier lieu dans leur ancestralité, car nous avons besoin de l?Afrique et elle a besoin de nous», lance José Rose. Le rastafarisme, ou quand le combat des marrons trouve encore son écho?

<B>Le nyabinghi</B>

Le Nyabinghi est une cérémonie religieuse portée par le rythme des tambours. Ce rythme suit les battements du c?ur, il est lourd et répétitif, symbolique surtout. Les percussions accompagnent les chants. Des passages de la Bible ? le livre saint des rastafaris ? sont lus, en plus des prières. Cependant, les rastafaris ont une interprétation spécifique de la Bible en ce sens qu?ils revalorisent la place de l?homme noir. Cette lecture vise une ré-appropriation de l?histoire biblique. La cérémonie du nyabinghi a lieu à partir du vendredi soir jusqu?au samedi soir traditionnellement. Il s?agit du Shabbat, le jour de repos des rastas pratiquants. Etymologiquement, nyabinghi signifie, dans une langue congolaise, «mort à l?oppresseur blanc et à ses alliés noirs». Ce terme désigne également le tambour rituel que l?on frappe lors des cérémonies. Il s?agit également d?un des premiers ordres fondateurs du rastafarisme.

<B>Le calendrier rastafari </B>

Le 23 juillet dernier, une cérémonie spéciale a eu lieu à Sable Noir. Les membres de l?ASCR et les sympathisants, se sont réunis pour un nyabinghi en l?honneur de l?anniversaire de Haïlé Selassié.

Selon le calendrier éthiopien, le 11 septembre 2007 marque l?entrée dans le nouveau millénaire. Un des membres de l?ASCR devrait être envoyé en Ethiopie pour participer aux festivités pour lesquelles on attend des représentants des mouvements rastafaris du Brésil, des Caraïbes, des USA.Le 2 novembre, les rastas commémorent l?intronisation d?Haïlé Sélassié, devenu Empereur d?Ethiopie. Cette date est, par ailleurs, fête nationale en Ethiopie.

<B>Du prophète Garvey au Dieu Haïlé Sélassié</B>

« Cherchez en Afrique le couronnement d?un roi noir, il pourrait être le Rédempteur ». Le Jamaïcain Marcus Garvey prophétise dès 1916 l?accession au trône de Ras Makonen, sous le nom de Haïlé Sélassié Ier, Roi des Rois, Lion de Judée, Empereur d?Ethiopie. Surtout, Haïlé Sélassié est la personnification du divin. Il est le descendant de Salomon et de la Reine de Saba. Haïlé Sélassié ne comprenait pas l?adoration et l?aspect divin qu?on lui prêtait. En 1966, il s?est rendu en Jamaïque et suscite un renouveau d?espoir pour les Jamaïcains attendant un retour en Afrique. Or, l?Empereur a surtout encouragé les rastafaris à délivrer le pays de Babylone avant le rapatriement. En bref, c?est malgré lui que l?Empereur d?Ethiopie a été considéré comme Jah (contraction de Jéhovah), le Dieu vivant. Il s?agit d?une « divine modestie » pour les adeptes.

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