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Pays « malhéré »

17 janvier 2004, 20:00

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Les affaires du pays ne s'arrangent pas.

Il souffle un vent mauvais qui prolonge la maussaderie des Mauriciens et obscurcit leurs perspectives. Le champ politique est couvert de ronces qui étouffent les initiatives. Et le climat économique annonce des perturbations qui refroidissent et démotivent.

C'est qu'au gouvernement, et au sein de l'alliance MSM-MMM, les rapports se sont nettement dégradés depuis le verdict des urnes de Piton-Rivière-du-Rempart et le remaniement ministériel qui a suivi. Les langues se délient, la fronde s'organise, des seconds couteaux du MSM ne font plus mystère de leur hostilité à l'égard de Bérenger, redevenu la bête noire ? façon de parler ? qu'ils avaient si vivement combattue. Certains frustrés retrouvent ces jours-ci, l'argumentaire de 1983 qu'ils avaient opportunément remisé le temps de revenir aux avant-postes sur le radeau MMM.

Cette guerre larvée ne devrait pas forcément déboucher sur une crise et une remise en cause de l'alliance entre les deux partis. L'agitation reste confinée à des sous-fifres qui ont relativement peu d'influence à la direction de leur parti. Au MSM, où la contestation est la plus vive, les gesticulations d'Anil Gayan, par exemple, ne troublent aucunement l'emprise de Pravind Jugnauth sur ses troupes. Gayan, le plus vociférant des détracteurs de Bérenger, est de toute manière dans une logique de rupture. Il est mûr pour la révocation ou la démission. D'autres sont moins violents verbalement, mais ils n'en pensent pas moins.

Le leader du MSM reste, lui, attaché à une stratégie de long terme avec son allié MMM, la seule susceptible de le propulser à la première place. C'est bien pourquoi, malgré les ressentiments et les désaccords au sein de leurs partis respectifs, les deux leaders sont condamnés à se soutenir s'ils veulent conserver l'un et l'autre le pouvoir.

L'équation est en réalité très simple. Bérenger, même s'il a pris la mesure des limites électorales de son allié, n'a pas de marge de manoeuvre. Il ne peut plus dîner avec Ramgoolam et lui offrir le poste de Premier ministre. À moins de quitter la scène. L'ancien Premier ministre, de son côté, ne peut pas se satisfaire de devenir l'adjoint de Bérenger. À cause des ancêtres dont il défend la mémoire, Ramgoolam est condamné à des élections « claires » qui ne peuvent s'accommoder d'un arrangement à l'israélienne. Ces circonstances figent le profil des blocs. Les Mauriciens, habitués aux contorsions et aux volte-face des politiques, s'imaginent qu'un renversement d'alliance est toujours possible. Mais cette fois, les leaders sont coincés dans un jeu de rôle qui limite leurs options. Le MSM et le MMM semblent condamnés, du moins à moyen terme, à se soutenir mutuellement.

Ce qui pourrait changer la donne, c'est l'introduction d'un nouveau système électoral. Un mode de scrutin s'appuyant sur une dose de représentation proportionnelle adéquate pourrait inciter les grands partis à vouloir mesurer individuellement leur force avant d'envisager des alliances, le cas échéant. C'est l'actuel mode de scrutin qui impose les alliances préélectorales. Ce système a fait le destin d'Anerood Jugnauth et de son parti. Par le jeu des alliances préélectorales, l'ancien Premier ministre est resté au pouvoir quinze ans à la tête d'un parti qui n'a jamais représenté plus de 20 % des électeurs. La disparition éventuelle du système actuel fait peur au MSM, qui n'est pas loin de penser que Bérenger pourrait bien avoir un agenda caché. Bérenger sait que son partenaire s'en méfie, il pourrait être contraint à abandonner ce projet de réforme pour lequel il se bat pourtant depuis plus de vingt ans et dont son programme gouvernemental souligne « l'urgence et l'importance ».

Ce sont ces pensées et ces arrière-pensées qui polluent l'atmosphère des rapports MSM-MMM et paralysent l'action gouvernementale. Le dernier et triste exemple en date est le dossier révoltant des commissaires de l'Icac. On sait ce qu'en pense Bérenger, on sait combien Ivan Collendavelloo a été virulent et catégorique. Le voilà subitement très compréhensif et indulgent, analysant sobrement les problèmes de « formation » de l'Icac dans les pages du journal du MMM qui annonce en une, pour la énième fois : « Le gouvernement accorde une dernière chance à l'Icac » ! Bérenger forcé à la capitulation et à l'inaction face à des MSM ravis de l'humiliation infligée. Ce n'est pas encore une atmosphère de fin de règne, mais certains au MSM mettent à abattre Bérenger un zèle qui ferait pâlir ses détracteurs du Parti travailliste.

Ces divergences publiques, les spéculations qu'elles entraînent, affaiblissent le gouvernement à un moment où les enjeux économiques et sociaux requièrent plus que jamais l'attention d'une équipe solidaire et appliquée. Si les Mauriciens reconnaissent l'ardeur au travail du Premier ministre, ils ne sont pas rassurés pour autant sur ses priorités et son sens de direction. À vrai dire, on ne voit pas où va le pays, sauf à craindre qu'il va à la dérive. Le chef du gouvernement s'épuise à vouloir se concilier les bonnes grâces de quelques lobbies dont les revendications sont souvent déraisonnables et inciviques, alors qu'il apparaît peu présent sur les grands dossiers d'intérêt général.

Les Mauriciens sont angoissés. Ils sont déprimés par les mauvaises nouvelles successives qui dessinent un avenir sombre, des usines qui se démantèlent, des menaces économiques qui se précisent. Le concret des retombées de la disparition de l'Accord multifibre à la fin de l'année se fait désormais sentir. Les Hongkongais annoncent leur départ. Ce sont des milliers d'emplois menacés. Le pays ne sent pas que le gouvernement, que le nouveau ministre de l'Industrie se remuent suffisamment pour contrôler ce qui peut l'être.

Ce n'est guère facile, c'est vrai. On estime que 30 millions d'emplois dans le monde seront perdus à la suite du démantèlement des quotas et de la poussée des entreprises d'exportation de la Chine. C'est un bouleversement mondial d'une ampleur tellurique. Des centaines d?usines tant dans le monde développé, aux États-Unis, en Europe, que dans les pays en voie de développement, vont disparaître. Les Américains cherchent à se protéger. De même, l'Europe tente de limiter la croissance des exportations chinoises, qui a atteint une augmentation de 300 % en volume en deux ans. Pour Maurice, c'est la fin d'une époque. Bérenger n'a encore rien dit, il s'occupe des « taxis malhéré ».

Il nous reste peut-être à inventer notre groupe de pression : créons une association de « pays malhéré ». Peut-être pourrait-on se faire entendre, un après-midi après Krit Manohur.

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