Publicité
Pauvreté relative
<B>D?Eric Ng Ping Cheun</B>
Les analyses quantitatives sur la pauvreté, parce qu?elles privilégient le discutable concept de la pauvreté relative, doivent être interprétées avec prudence. Il n?est jamais facile de mesurer la pauvreté et de situer son importance dans un pays. Il faut donc éviter des conclusions définitives et manichéennes.
Du rapport ?Poverty Analysis 2001/02? que vient de publier le Central Statistics Office (CSO), les journaux et les radios ont passé ce message qui avait de quoi impressionner : ?93 200 pauvres touchant moins de Rs 2 804?. Ces deux chiffres, largement médiatisés sans doute pour légitimer plus d?intervention étatique et de redistribution, ne sont pas en soi un reflet du niveau de vie. Et puis, il faut savoir qu?en 2002, il y avait 37 400 chômeurs, soit 40 % du nombre officiel de pauvres.
Suivant un critère international, qui est arbitraire, le CSO considère pauvre toute personne percevant moins de 50 % du revenu médian (celui qui partage la population en deux parts égales, autant en dessus qu?en dessous). Ce seuil de 50 % est calculé à Rs 2 804 en 2001/02. Utilisant une échelle d?équivalence non linéaire, le CSO estime le nombre de ménages pauvres à 23 700, soit 7,7 % du total des ménages.
Soyons clairs. Ce n?est pas la pauvreté qui est mesurée ici, mais un écart de revenu, ce qui est tout à fait différent. Le seuil de pauvreté en pourcentage du revenu médian est un indice d?écart de revenu, exprimant l?idée d?une ?pauvreté relative?, et non un indice de pauvreté absolue.
Dans cette perspective, on est toujours le pauvre de quelqu?un... Ce n?est pas la même chose d?avoir moins de 50 % du revenu médian en Éthiopie ou à Maurice. Un Mauricien pauvre serait considéré comme un Éthiopien riche.
Selon le calcul du CSO, les 93 200 pauvres représentent 7,8 % de la population. Cela indique que les revenus sont extrêmement concentrés (non pas très inégalitaires), puisque 92,2 % des individus touchent plus de 50 % du revenu médian. La faible dispersion des revenus est déjà un point positif.
Le rapport ?Poverty Analysis?, qui fait une comparaison entre 1996/97 et 2001/02, met en évidence d?autres tendances encourageantes, passées sous silence par les amateurs de sensationnel et les marchands de peur. Premièrement, la situation des ménages pauvres ayant moins de quatre personnes s?est améliorée. En particulier, 16 % des familles monoparentales sont considérées pauvres, contre 24 % auparavant.
Deuxièmement, les familles monoparentales ne représentent que 11 % des ménages pauvres : l?explosion de la cellule familiale, si tant est qu?elle existe, n?a pas de lien avec le niveau de revenu. La majorité des ménages pauvres est constituée de couples ayant des enfants non mariés (54 %).
Troisièmement, 14 % des ménages dirigés par une femme sont pauvres, contre 20 % auparavant. Parmi tous les couples mariés, moins de 7 % sont pauvres. En fait, la pauvreté s?est accrue dans les ménages qui ont connu un divorce ou une séparation (de 16 % à 22 %). La pauvreté, loin d?être une fatalité, peut disparaître par des liens du mariage.
Quatrièmement, le taux de pauvreté a diminué parmi les chefs de ménages qui n?ont jamais fréquenté l?école (de 18 % à 14 %) ou qui sont économiquement inactifs (de 19 % à 12 %). Néanmoins, ces taux demeurent deux fois plus élevés que ceux des catégories opposées, d?où l?importance de l?éducation et de l?emploi comme armes contre la pauvreté.
Cinquièmement, 7 % des familles abritant des personnes âgées sont pauvres, contre 11 % auparavant. Mieux encore, le pourcentage de pauvres parmi les personnes âgées vivant seules tombe de 32 % à 20 %.
Sixièmement, les ménages pauvres profitent bien de la gratuité de la santé et de l?éducation publiques, ne consacrant que 2,9 % de leurs dépenses de consommation à ces deux items. C?est moins que leurs dépenses en boissons alcoolisées et en cigarettes (6,6 %, un taux supérieur à la moyenne générale de 4,8 %), aux restaurants (4,5 %) et en équipements ménagers (4,2 %).
Septièmement, 70 % des ménages pauvres possèdent une télévision, 68 % utilisent le gaz ménager, et 44 % ont un réfrigérateur. Reste que 4 600 ménages pauvres (19 %) habitent dans des maisons avec deux personnes ou plus par chambre.
Huitièmement, moins de 1,5 % de la population mauricienne vit en dessous de deux dollars américains par jour, c?est-à-dire Rs 760 en parité du pouvoir d?achat par mois. Ce seuil de pauvreté défini par la Banque mondiale constitue la vraie mesure de la pauvreté, soit en termes absolus.
On peut déplorer que le rapport du CSO ne donne pas des précisions sur la permanence ou la mobilité de cette pauvreté. Car une pauvreté passagère, dont on finit par sortir grâce à un emploi, est différente d?une pauvreté durable. Le ?seuil de pauvreté? n?indique rien sur les chances de sortir de la pauvreté. Une solution est souvent trouvée à l?échelle d?une génération : ce qui est important, c?est de savoir si les enfants de pauvres peuvent fuir la pauvreté.
Par ailleurs, les maladies contagieuses et l?analphabétisme sont négligeables à Maurice. Les gouvernements successifs ont assuré et amélioré l?accès des pauvres à des services publics comme l?eau, l?électricité, l?éducation et la santé, sans compter les aides au logement. Sur la base des indicateurs sociaux, la qualité du niveau de vie des Mauriciens s?est grandement améliorée.
La Commission européenne à Maurice note dans son ?Country Strategy Paper? que plus de 99 % de la population ont un accès continu à l?eau potable. Le nombre d?abonnés domestiques au réseau électrique a progressé à 328 726 en 2005. Le taux d?inscription scolaire est de 95 % au pré-primaire et de 102 % au primaire en 2006. Le taux de mortalité infantile a été divisé de moitié en l?espace de vingt ans pour passer à 1,3 % en 2005. Enfin, depuis 1962, l?espérance de vie a augmenté de dix ans pour les hommes et de treize ans pour les femmes, passant à 68,8 ans et à 75,7 ans respectivement en 2005.
Personne ne nie l?existence de la pauvreté, voire d?une extrême pauvreté dans certaines régions de l?île. Il ne s?agit pas non plus de relativiser ce phénomène qui, d?ailleurs, frappe tous les pays du monde. Mais il faut le replacer dans sa juste perspective et ne pas se tromper de solutions. Trop souvent on brandit des rapports rédigés par des institutions d?obédience étatique pour justement faire appel à plus d?Etat dans la lutte contre la pauvreté.
Or l?Etat fait de la pauvreté un phénomène durable au lieu d?être une situation transitoire. C?est lui qui, par ses multiples réglementations, est responsable de la dégradation du marché du travail, provoquant des pertes d?emplois qui accentuent la misère. C?est encore lui qui, par la dérive inflationniste des déficits publics, cause un renchérissement du loyer de l?argent, pénalisant l?investissement privé tant nécessaire à la création d?emplois. C?est toujours lui qui, en distribuant des prébendes publiques, maintient la culture de l?assistanat et décourage l?effort et l?initiative.
La famille et le mariage sont deux institutions par lesquelles on peut échapper à la pauvreté. La troisième institution, l?Etat, n?est pas la solution, mais le problème. C?est pourquoi il faut dégraisser l?Etat Providence, diminuer le poids de l?Etat dans la vie des entreprises, promouvoir la liberté économique, développer l?incitation à entreprendre et aiguiser le goût du travail. C?est, depuis quelques mois, déjà programmé.
Publicité
Publicité
Les plus récents