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Passé présent ?

4 novembre 2006, 20:00

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C?est devenu une banalité de parler aujourd?hui d?un monde en mutation. La modernité, que le xxe siècle a célébrée avec emphase et illustrée avec brio, mais aussi dans une succession de crises et d?hécatombes, s?est achevée dans les soubresauts d?un millénarisme anxieux. Quel visage nous dessinera notre futur ? Quels dangers, quels espoirs ??

Débutant, le siècle nouveau ne fournit pas de réponse claire. Des voix divergentes s?entrecoisent en des propositions contradictoires. Pour la première fois dans l?histoire de nos sociétés, les parents ne savent plus dans quel environnement vivront leurs descendants : pollution, effet de serre, (on prévoit 2 °C de réchauffement terrestre dans les prochaines décennies), surpopulation, multiplication de la menace atomique, installation du terrorisme dans notre quotidien, etc., autant d?interrogations et de sujets d?inquiétude quant au destin de notre planète?

Du coup, tandis que les uns s?abîment dans une anxiété sans fin ? d?où la fréquentation accrue des cabinets de psychologues et de psychiatres ; ou le recours au para-religieux? ? les autres choisissent de « se distraire » dans les différentes formes d?hypnose électronique d?une société riche en moyens d?évasion. Distraire : tirer ailleurs, du côté du virtuel?

D?où cette insatiable boulimie de nouveauté. Un film d?il y a dix ans, même s?il est un chef-d??uvre, est tenu pour obsolète. ça n?intéresse pas. Notre époque a un culte record pour l?oubliette. Le nouveau doit disqualifier le récent. Cette maniaquerie commence d?ailleurs dès le paquet de lessive du supermarché? L?hier se périme d?autant plus vite que l?aujourd?hui n?est sûr de rien.

Dans ce climat d?insécurité sociale et d?indécision personnelle, tout projet devient risqué, incongru. Naguère encore, les jeunes gens voyaient leurs efforts valorisés à travers leurs diplômes, dans un but précis. Aujourd?hui, le candidat à l?emploi prend ce qu?il trouve : un ingénieur devient enseignant ; un chimiste publicitaire. Dans une société en devenir. Et chacun sait qu?il aura, au cours de sa vie professionnelle, à changer d?orientations. On appelle ça la flexibilité. Les temps sont à la souplesse. C?est aussi frappant dans le personnel politique, où le jeu des étiquettes ne surprend plus grand-monde. Comme dans les unions qui se soldent de plus en plus par un divorce. Aussi à l?occasion de ces étranges « mariages » où un homme en épouse un autre, en attendant de jouer à la maman. Même le vocabulaire est démonétisé ! En somme, nous avons instauré le règne du pourquoi-pas et du n?importe-comment. Désormais la mode tient lieu de morale. Avec ? paradoxalement ? la peur et l?interdiction de nommer « ce qui est ».

Dans notre présent, qu?avons-nous gardé du passé ? Apparemment pas grand-chose. Et pourtant? Qui niera que nous sommes la résultante d?une histoire, d?une tradition qui, depuis toujours, accumule, choisit, corrige ? L?homme s?est formé dans la lenteur et les aléas du temps. Ce passé-là n?est pas ce qui n?est plus, mais le socle qui demeure. « La pensée d?un homme, écrit Camus, est avant tout sa nostalgie ». De nos jours, la nostalgie a mauvaise presse. Sauf dans certaines modes « retro »? On oublie d?ailleurs que, en bien des cas, la prétendue nouveauté n?est que la redécouverte d?une chose ancienne? On cite volontiers ce mot de la « modiste » de Marie-Antoinette : « Il n?y a de nouveau que ce qui a été oublié. » Car l?homme d?aujourd?hui oublie énormément : d?où il vient, les géniales patiences qui l?ont amené au niveau qu?il a atteint ; de quoi procède l?immense stock de savoir et de pouvoir dont il use à tout moment? Il oublie que, sans les grands ancêtres, il ne serait pas arrivé au niveau de progès que le quotidien nous distribue généreusement.

Malheureusement, cette puissance du passé, son système de pensée ? noblesse, mesure, patience, recherche de la perfection ? s?est diluée dans le marécage d?une humanité en proie au délire. « Mais où sont les illuminations d?antan ? Je ne vois autour de moi qu?hystérie sans fondement et vitalité sans scrupule », note Jean Baudrillard, sociologue de nos temps désenchantés. L?hystérie a remplacé le salutaire retour aux sources, la connaissance de soi. Ce n?est plus Satan qui mène le monde, comme on le pensait jadis, c?est le dieu Fric, mis en scène de cent manières, séducteur des consciences?

Cependant l?homme perdure, sourcier des anciennes philosophies qui cheminent souterrainement et qui furent la fierté de l?être : le goût du beau et du bien, le combat pour la vérité, la défense du faible et de l?humilié? Malgré tout.

Michel BEDU

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