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Parlez-vous anglais ?
par Pauline ETIENNE
«How do you do my army ?» «Husband good !» Vous faites, à coup sûr, partie de ceux qui ont ri de bon c?ur en entendant cette publicité à la radio? Bien sûr, l?exemple est grossi, exagéré à souhait. Mais si cette publicité a touché autant de monde, c?est pour une simple et bonne raison : nous nous sommes sentis concernés. C?est un fait : le Mauricien parle un «anglais mauricien» ? anglais «potiche» ? qui n?a quelquefois que de vagues ressemblances avec celui pratiqué par des gens dont c?est la langue maternelle.
Patricia Day-Hookoomsing, directrice de CCL Management, est catégorique. Après avoir fait une étude sur l?utilisation de l?anglais dans le monde des affaires à Maurice, elle le dit sans sourciller : «Le niveau à Maurice ne correspond pas aux niveaux internationaux.» Formatrice en anglais, elle a tous les jours la preuve que la plupart des Mauriciens, après 13 ans passés à l?école où l?on enseigne officiellement en anglais, n?ont pas le niveau requis pour être totalement capables de travailler avec des compagnies étrangères. «Les étudiants ont une idée globale de la langue mais pas une connaissance en profondeur. Ils ne peuvent réaliser les nuances.»
Les preuves de ce qu?elle avance ne se relèvent pas seulement dans les cocktails où l?on entend ici et là des «I beg your pardon» des locuteurs anglais. Les résultats des élèves de Certificate of Primary Education et de Higher School Certificate dans le domaine des langues sont explicites. «Si le taux de réussite global est élevé en O level, il n?en reste pas moins que le niveau reste tout juste passable dans ces matières, et plus par-ticulièrement l?anglais», fait remarquer Patricia Day-Hookoomsing.
Enseigné comme une langue morte
Mais en quoi une parfaite maîtrise de la langue est-elle nécessaire tant que le locuteur arrive à se faire comprendre ? Car tout Mauricien arrivé au bout de son cursus scolaire peut prétendre échanger des banalités avec une personne parlant l?anglais dans une soirée. Sauf que certaines situations requièrent un peu plus qu?un échange de politesses ou qu?une démonstration d?expressions convenues que feu Frank Richard aurait fustigé, les qualifiant de «bombastic phrasing».
La question de l?anglais n?est plus une simple question culturelle. L?anglais n?est désormais plus un moyen pour la puissance britannique d?asseoir son influence mais bien celui, pour Maurice, de survivre. Il est un outil de communication qui doit aider l?économie. Les deux pôles que l?on cherche à développer ? le tourisme haut de gamme et la cyberîle ? requièrent une excellente maîtrise de la langue. L?on est à la recherche d?investisseurs mais ils ne seront guère intéressés à s?installer là où les habitants n?ont pas une bonne connaissance de l?indispensable outil linguistique.
Le problème n?est donc pas de savoir si l?on parle du bon anglais. La vraie question concerne le type d?anglais qu?il nous serait nécessaire de maîtriser pour avancer. «Ceux qui ne peuvent pas tenir une conversation ?sociale? en anglais peuvent être capables de s?exprimer correctement dans le cadre spécifique de leur métier», explique Mooznah Auleear-Owadally, optimiste. Mais il semble malheureusement que tout le monde n?ait pas les mêmes facilités. Il y a sans doute matière à progresser?
C?est là que l?enseignement doit aider à faire changer les mentalités. L?anglais que l?on apprend à l?école est livresque. Il servira peut-être à passer les examens. Mais après ? Quid de la langue vivante, parlée ? Le responsable du département d?anglais à l?université de Maurice, Satish Mahadeo, se plait à dire qu?il «est enseigné comme le latin? comme une langue morte».
Afjul Auleear, ancien enseignant au collège St.-Esprit, est du même avis. Tout en mettant en exergue le pourcentage de «pass» aux examens d?anglais, qui va croissant, il admet que l?on assiste aussi ? et paradoxalement ? à une baisse du niveau d?anglais «parlé». Une seule explication à cela : «Le plus grand mal dans le système scolaire, c?est que l?on a tendance à rechercher les résultats. Les parents veulent que leurs enfants passent leurs examens et les professeurs font tout pour terminer le programme. On leur mâche le travail avec les textbooks et les leçons particulières. La bibliothèque n?a plus aucun attrait aujourd?hui. Il n?y a plus de place pour la lecture, la créativité, le développement de l?esprit critique d?un enfant.» Résultat, les élèves arrivent en première année d?université avec un niveau d?anglais écrit tout juste convenable et de grosses difficultés à s?exprimer oralement dans la langue.
Au moment où l?on parle de réforme du programme d?études, il semble que l?on passe à côté de l?essentiel. L?anglais est non seulement une langue à part entière à Maurice, mais elle est aussi la langue d?apprentissage de toutes les autres matières. Cela implique que, si un enfant ne maîtrise pas correctement la langue (étrangère), il n?obtiendra de bons résultats dans aucune autre matière? sauf peut-être le français. Un changement de mentalité des autorités, des parents et des professeurs est le premier pas vers un réel changement et une vraie éducation de qualité.
Pourquoi diffuser ?Shakespeare in love? en français ?
Le plus important n?est pas d?atteindre un niveau d?«Oxford English» impeccable. L?anglais varie d?un pays à l?autre même là où l?anglais est la langue maternelle. Cela peut être accepté à l?intérieur d?un pays. Mais il faut tout de même garder une base d?anglais «commun», «global» pour arriver à communiquer dans un monde où les barrières se font de plus en plus rares.
Il faut donc redonner aux jeunes l?envie de lire. Il faut leur donner l?occasion de s?exprimer. Des classes d?expression orale seraient un excellent moyen pour que les jeunes s?entendent parler et développent leur aisance à s?exprimer, suggère un enseignant. Il ne s?agit pas là de classes où l?élève se contenterait de faire une «dissertation orale» sur un livre lu et qui aura été préparée avec l?enseignant. Il s?agirait davantage de faire un exposé sur un sujet libre où les élèves seraient appelés à faire des recherches personnelles. On pourrait aussi imaginer des mises en scène de pièces de théâtre où l?étudiant doit se glisser dans un personnage et se laisser aller à savourer la langue.
Les médias, puissants outils d?éducation, devraient aussi faire l?effort. «Je trouve vraiment dommage que des films comme Shakespeare in Love ou Harry Potter soient diffusés en français. Ils pourraient être présentés en langue originale sous-titrée? Même Canal + le fait», s?indigne Patricia Day-Hookoomsing. Elle n?arrive pas non plus à comprendre pourquoi une entrevue en anglais doit impérativement être traduite en français pour être publiée. «Ne serait-ce pas plus poli envers la personne interrogée de transcrire ses paroles dans sa langue !»
Mais ce qui manque avant tout pour redonner ses titres de noblesse à l?anglais, c?est une volonté politique. «L?Etat doit définir une vision claire et adopter une politique réelle d?éducation ? qui passera nécessairement par l?anglais. Il ne peut continuer à jouer avec la vie des enfants», déclare Satish Mahadeo. La réforme du programme d?études qui devrait intervenir en 2006, est l?occasion rêvée de redynamiser la langue.
QUESTIONS A...
Michael Atchia, ancien Chief & Programme Director with the United Nations :
«L?anglais dans les collèges était meilleur dans les années 70-80»
Diriez-vous que les Mauriciens parlent et écrivent moins bien l?anglais aujourd?hui qu?il y a une vingtaine d?années ?
De mon expérience personnelle, aux Nations unies par exemple, plus de 80 % des correspondances sont en anglais. Il me semble que Maurice est en retard par rapport à cette norme. Il est un fait que l?anglais des collèges d?élite des années 70-80 était bien meilleur que celui d?aujourd?hui.
A quoi attribuez-vous cela ?
Maurice est censé être un pays multilingue alors que le tri-linguisme ou quadri-linguisme est hors de portée de la majorité. Mieux vaut une bonne maîtrise d?une ou deux langues que balbutier dans plusieurs.
Comment mieux s?exprimer dans la langue ?
Je pense que le premier effort devrait venir des médias. Un bien meilleur anglais parlé à la MBC TV et à la radio aiderait sans nul doute. Je me rappelle le cas d?un animateur d?une compétition organisée par le ministère de la Jeunesse et des Sports dans les année 80, pour élire une Miss Youth et qui répéta 100 fois «missyousse» ? ceci est un exemple parlant du? «misuse of English» !
L?anglais est à la fois la langue d?apprentissage et une langue à part entière dans le système scolaire aujourd?hui. Pensez-vous que ce soit une bonne chose ?
Ceci est vrai dans tout système d?éducation ! Mais il va de soit que si la langue d?apprentissage n?est pas bien maîtrisée, tout ce qui est appris en souffre. Dans le temps, ce qui handicapait les étudiants en médecine venant de Maurice, dans les pays de l?Est, c?était la pauvre maîtrise du russe, du roumain ou du polonais.
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