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Pakistan : la bombe Khan

13 février 2004, 20:00

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Le Pakistan pourrait-il se révéler plus dangereux que l'Irak en matière d'armes de destruction massive ? Au nom de son alliance avec le général Pervez Moucharraf dans la lutte antiterroriste, le président George Bush a, pour l'instant, tranché par la négative.

Le pardon du président Moucharraf au «père» de la bombe pakistanaise, Abdul Qadeer Khan, est pourtant loin de clore le dossier de la prolifération nucléaire. «Le pardon accordé est conditionnel aux faits jusque-là connus : ce n'est pas un pardon global», a précisé le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Masood Khan.

Confiné chez lui, Abdul Qadeer Khan est quasiment en résidence surveillée et six personnes ? trois scientifiques, trois militaires en retraite ? sont toujours détenues. «Les associés du Dr Khan ne retourneront pas à leurs postes une fois l'enquête finie», a précisé Masood Khan. Les autorités disposent de la confession de 12 pages écrites par le Dr Khan. «Les enquêteurs poursuivent les interrogatoires des autres membres de l'équipe pour tenter de découvrir, d'une part, si d'autres personnes sont impliquées, d'autre part ? avec le maximum de détails ?, ce qui a réellement été livré, à qui, quand et comment, et enfin, jusqu'à quelle date les fuites ont eu lieu», confie un proche de l'enquête.

Sur ce dernier point, le général Moucharraf a affirmé, lors de sa conférence de presse annonçant le pardon du Dr Khan, que les opérations s'étaient étalées de la fin des années 1980 à 2001. A cette dernière date, sous la pression des Etats-Unis, le Dr Khan a été relevé de ses fonctions de directeur du Khan Research Laboratory (KRL). Moucharraf a reconnu, dans un récent entretien au New York Times, qu'il suspectait depuis au moins trois ans le Dr Khan de «contacts illégaux, de mouvements suspects», tout en affirmant que «l'affaire était trop sensible pour interroger immédiatement le Dr Khan comme s'il était un criminel ordinaire».

VOYAGE EN LIBYEL

«En 2001, Moucharraf ne cachait pas son aversion pour le Dr Khan, mais il ne savait pas trop comment le traiter», confirme, par ailleurs, le professeur A. H. Nayyar, un physicien qui estime, en revanche, que les fuites se sont poursuivies jusqu'en 2003. «Abdul Qadeer Khan s'est rendu en Libye l'année dernière», dit-il. Général en retraite, spécialiste des questions de sécurité nucléaire, Mahmoud Durrani affirme toutefois que, «depuis 2001, les transferts d'équipements à partir du Pakistan n'étaient plus possibles. Le savoir-faire, les idées, peut-être; mais, ces deux ou trois dernières années, Khan se savait observé».

Selon plusieurs sources, le bilan des transferts organisés par le Dr Khan pourrait ainsi se décliner par période et par pays. A destination de l'Iran, vers la fin des années 1980 ou au début 1990, il s'agirait des plans d'une centrifugeuse pour enrichir l'uranium ou de la machine elle-même, ainsi que des équipements. Une centrifugeuse aurait été livrée à la Corée du Nord, tandis que la Libye aurait reçu des équipements et au moins les plans d'une bombe.

La réponse de l'avocat général, Makhdoom Ali Khan, mercredi 11 février, à des pétitions introduites par les familles des personnes détenues donne aussi des éléments de réponse. Certains des détenus sont «responsables d'avoir transféré directement ou indirectement des codes secrets, du matériel nucléaire, des substances, des machineries, des équipements, des composants, des informations, des documents, des dessins, des plans, des modèles, des articles et des notes à des pays étrangers et à des individus».

Le Dr Khan a-t-il travaillé avec d'autres pays ou, plus inquiétant encore, avec des groupes indépendants, comme Al-Qaida ? Le porte-parole de l'armée pakistanaise, le général Shaukat Sultan, «exclut» cette dernière possibilité. «Notre enquête ou celles menées par d'autres services de renseignement n'ont rien révélé là-dessus», dit-il.

RELATIONS DOUTEUSES

Le Dr Khan entretenait les plus mauvais rapports avec Mohammed Bashir-ud-Din Mahmoud, le scientifique pakistanais, arrêté et interrogé par le FBI au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 pour avoir rencontré Oussama Ben Laden en Afghanistan à deux reprises au moins. Abdul Qadeer Khan avait commencé sa carrière sous les ordres de Bashir Mahmoud. Mais il s'était très vite brouillé avec lui et avait obtenu du général Zia ul-Haq (au pouvoir de 1977 à 1988) de travailler seul avec sa propre équipe. En outre, A. Q. Khan n'est pas considéré comme un fondamentaliste islamique, au mieux «un nationaliste enragé, marqué par les horreurs de la partition ? de 1947? avec l'Inde», souligne une connaissance qui souhaite garder l'anonymat.

Moins catégorique que le général Sultan, le professeur Nayyar affirme : «A moins que l'on nous prouve qu'il n'a pas eu de contacts avec des groupes, je continuerai de suspecter que du nucléaire a pu tomber dans de mauvaises mains», dit-il. «La preuve peut seulement venir d'une étude approfondie du combustible nucléaire. KRL a produit 1 000 kg d'uranium enrichi. S'il en manque 10, 15, 20 ou 25 kg, nous devrons tous être très inquiets», précise-t-il.

S'il n'est pas un fondamentaliste, le Dr Khan avait des relations pour le moins douteuses. «Il était complètement connecté avec Daoud Ibrahim, et c'est à travers les contacts de ce dernier qu'il faisait ses transferts», affirme le professeur Nayyar. Mafieux indien recherché par l'Inde pour les attentats de Bombay en 1993, Daoud Ibrahim a construit une fortune grâce à divers trafics. Après sa fuite de Bombay, il a vécu à Karachi et a longtemps été utilisé par les services pakistanais pour leurs basses ?uvres.

Recevant, mercredi 11 février, le vice-ministre japonais des affaires étrangères, le président Moucharraf a promis de livrer à Tokyo au moins les résultats de l'enquête sur les fuites en direction de la Corée du Nord. Pour sa part, Pyongyang a démenti avoir obtenu de la technologie d'Abdul Qadeer Khan. Le Pakistan attend de recevoir de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), en mars, les résultats des investigations faites par les inspecteurs en Libye et en Iran.

© Le Monde News Service par Françoise CHIPAUX

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