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?Nous sommes devant un immense échec de civilisation?

19 septembre 2003, 20:00

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- Votre carrière politique semble indiquer que le ?parler vrai? qui a toujours été votre credo a peut-être compromis dans une certaine mesure votre carrière. Il y a de quoi s?inquiéter pour la politique?

Ce serait désespérant si c?était vrai, mais c?est totalement faux. ?Parler vrai? était simplement un titre de volume et on me l?a mis comme slogan. Je tiens beaucoup au respect absolu des faits. Quand j?évoque le parler vrai, j?évoque les faits. Dans les rapports parmi les hommes, le parler vrai est une chose difficile. On ne dit à personne : ?Vous êtes un imbécile et je ne veux pas travailler avec vous.? La vie deviendrait impossible si on disait toute le temps la vérité. Il faut distinguer entre la vérité factuelle, comptable, événementielle, historique, et les rapports entre les hommes. Dans ce deuxième cas, le silence, c?est vrai, est mieux que le mensonge. Et puis quand vous parlez de carrière compromise, je pense avoir fait une très belle carrière politique? J?ai été le Premier ministre le plus réformateur de la cinquième République, c?est déjà pas mal !

- Le parler vrai entre les hommes est à ce point difficile ?

Il ne prend pas la même consistance. Aucun couple marié ne pourrait exister si on se disait à chaque instant ce qu?on pense l?un de l?autre. Enfin, ne vous faites pas plus bête que vous l?êtes ! Tout le monde sait ça?

- En 1978 vous dénonciez un ?archaïsme politique? en France. Vingt-cinq ans plus tard, où en est-on ?

Il faut se souvenir que quand j?ai dit cette phrase, je dénonçais l?archaïsme d?un certain style de politique?

- Celui de François Mitterrand ?

Non, même pas. Quand on m?a demandé de préciser, j?ai dit je crois, que le plus archaïque était Georges Marchais et qu?en deuxième position on trouvait les Gaullistes. Mais c?est vrai qu?on a essayé de greffer Mitterrand dessus. Mais ça, c?est une autre histoire. Mitterrand, à l?époque, était plus ou moins progressiste. Pour répondre à votre question, oui il y a toujours un archaïsme francais dans la manière de prendre conscience et de traiter les problèmes.

- Vous avez été reçu il y a quelques jours par le Premier ministre francais Jean Pierre Raffarin, homme d?un autre bord politique que vous. Ce qu?on imagine mal dans les pays en développement? Qualifieriez-vous cela d?archaïque comme démarche ?

Non. Pas du tout. D?abord je n?étais pas seul pour cette rencontre. Nous étions vingt. L?idée était de réintroduire en France le souci de la réflexion à long terme. La prospective. Et pour ce faire, Monsieur Raffarin voulait réveiller le commissariat au plan et en faire un outil de réflexion prospective.

- On touche là au vrai devenir de l?action politique. Comment concilier le fait que souvent le long terme est en contradiction totale avec le court terme ? Etre élu pour cinq ans et avoir à prévoir pour vingt cinq ans?

Absolument. C?est un des drames de l?action publique et c?est largement dû à la télévision. Le média qui forme les images dominantes dans le monde, c?est la télévision. Pendant longtemps, cela a été les conversations dans les cafés et les bars; après c?est devenu le journal. Il était rare et cher. L?écrit donne du temps, du recul. Puis sont arrivées radio et télévision. La télé passe à toute allure et ne fait pas travailler les mêmes neurones que le texte. La télévision ne peut pas techniquement vous faire l?historique d?un sujet. Cela devient ennuyeux. La télévision n?est entendue que lorsqu?elle transmet de l?émotion, et le plus facile, c?est de transmettre le drame. Ce qu?on observe, c?est que la télévision s?interdit de penser sur plus de trois semaines.

- C?est encore pire que le court terme, c?est l?immédiateté?

C?est véritablement dramatique. Nos nations modernes arrivent devant un immense échec de civilisation et je crois fermement que nos démocraties modernes contemporaines sont menacées.

- Où se situe la menace ?

Pas dans la rue. Mais une lente détérioration du fonctionnement de la démocratie laisse place à moins d?éthique, plus de fraudes et de prévarication. Il y a un délitement, une décadence de la démocratie. Et tout cela essentiellement parce que le sens du long terme disparaît et que la réponse ne peut pas venir du seul monde politique. La réponse doit être une demande des médias et de la société en général.

- Comment prévoir pour 25 ans alors que le mandat est à court terme ?

Il faut le faire sans le dire. Il m?est arrivé de faire des choses pour le long terme discrètement et de concentrer ma communication sur les actions à court terme.

- Je relève cette phrase de vous dans un entretien avec André Soussan : ?L?Afrique était pour moi une inquiétude, elle est devenue une passion.? Quel est le point de naissance de cette passion ?

C?est vrai. L?Afrique est ma passion; c?est ce monde en devenir; et comment éviter les souffrances quand les cercles vicieux négatifs sont au travail. Et puis il y a cette beauté africaine. Et puis ce mystère. Le peuple africain souffre et continue de chanter. Il a donc des vertus que nous n?arrivons pas à saisir.

- Les Mauriciens ont du mal quelquefois à concevoir, à accepter qu?ils sont partie prenante de l?Afrique?

Maurice fait-elle partie de l?Afrique ? La question est simple pour nous et compliquée pour les Mauriciens. Dès qu?on vous dit que vous êtes Africains, vous estimez que celui qui vous le dit vous considère comme un sauvage. Quand on oublie que vous êtes Africains, c?est toute votre vie diplomatique que l?on casse. Alors débrouillez-vous avec votre identité? Moi je trouve qu?il est commode que Maurice soit membre de l?Union africaine, même si c?est vrai que ce pays est différent. Différent des Réunionnais, déjà; des Africains ensuite?

Dans un article paru dans une revue jésuite, vous faites cette affirmation surprenante : ?L?Afrique a connu des empires stables avant la colonisation.? Est-ce à dire que les soubresauts que connaît actuelle- ment l?Afrique tirent leur origine de la colonisation ?

La colonisation, en effet, n?a pas pris en compte les formes d?organisation de sociétés qui existaient avant son arrivée. Quand on a découpé des frontières séparant en deux des pays, évidemment on a tout cassé. Un demi-siècle après les indépendances, il faut quand même dire que beaucoup de chefs d?Etat africains ont aussi été des corrompus qui n?ont pas été à la hauteur de leur pays. Le doublé esclavage-colonialisme a massacré l?Afrique. Mais maintenant les responsabilités sont africaines.

- Cela a-t-il encore un sens d?être de gauche quand on voit toutes ces dérives survenues??

Et comment !

- La réponse n?est pas suffisante?

L?acceptation de changer le statu quo pour aller vers le meilleur. Voilà une tentative de définir la gauche. Je me bats pour que le monde ait des règles; pour que les petits souffrent moins. C?est ainsi qu?un homme de gauche peut se retrouver pour l?OMC. C?est ça ou l?absence totale de règles du jeu.

- Votre père etait un éminent scientifique : avez vous le sentiment d?avoir mené votre carrière politique de manière scientifique ?

Non. Mais c?est sûr que j?ai gardé de mon père ce souci de coller aux faits.

- Cette rigueur ?

Vous le dites, j?en suis touché, mais ce n?est pas à moi de le dire. J?ai gardé de mon père ce souci de ne jamais tordre la réalité pour y plaquer des rêves irréalisables. Mon père était un physicien positiviste et j?ai fait de la politique en positiviste.

- Cela agace-t-il l?homme de gauche antimilitariste que votre père ait été un des chefs de file ayant travaillé sur la construction de la bombe atomique francaise ?

Non Monsieur ! Je voudrais vous rappeler que nous avons connu une chose terrible qui était la guerre froide. La plus vaste confrontation qu?ait connue l?humanité entre deux projets de société, deux systèmes totalement incompatibles. S?il y avait eu une guerre à cette époque elle aurait été la plus meurtière de l?histoire. Nous en sommes sortis grâce à la disuasion nucléaire. Ça ne fait pas plaisir à tout le monde qu?on le dise, mais c?est la vérité.

- Le prochain Premier ministre de Maurice, Paul Bérenger, a souvent fait état de ses influences politiques en évoquant Pierre Mendès France et Michel Rocard. Que dit-on à un futur Premier ministre qui se réclame de votre lignée politique ?

Cela me fait un plaisir considérable et puis ça confirme quelque chose d?essentiel. Le monde est unifié et nous avons tous les mêmes problèmes. C?est sans doute ce qu?il a compris, comme moi.

par Alain GORDON-GENTIL

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